23/08/2010

Rroms esclaves en Roumanie- Les Rroms continuent à payer le "prix fort de la liberté"

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"J'appartiens à une race orgueilleuse qui dit non lorsqu'il le faut" prévient l'auteur Matéo Maximoff.  Les rroms ont été esclaves en Roumanie du XIII ième siècle à 1864, des esclaves vendus, joués aux cartes, semblables à leurs frères noirs dans les états du Sud d'Amérique.  Les rroms sont vendus et achetés à des foires aux esclaves, le prix, au 19ème étant généralement d'une pièce d'or par kilo, sans égard pour les liens familiaux qui unissent des Roms entre eux (malgré une loi de 1757 qui interdit de vendre les enfants séparément de leurs parents), le plus souvent » par lot « . Dans son  roman, Matéo Maximoff " Le prix de la liberté " traite justement d'une révolte rrom au 19ème siècle en Roumanie . Lui-même était un écrivain tsigane, né en 1917 à Barcelone d'un père Rom Kalderash venu de Russie et d'une mère Manouche de France. Matéo Maximoff s'inspira de l'histoire de son arrière-grand-père, ancien esclave en Roumanie.

L'auteur retrace au XIXème siècle, l'épopée de Rroms évadés qui se regroupent dans les montagnes, les Carpates, anciens esclaves qui pour conserver leur liberté livrent une guerre de guérilla à l'encontre des barons qui veulent les récupérer.  Poursuivis par leurs anciens maîtres, , ils se battent pour conserver leur liberté. Ecrit dans la tradition des histoires racontées, oralement, de génération en génération, ce livre permet de donner une idée de ce que fut l'esclavage en Transylvanie, et du combat mené pour s'en libérer.

 

 

Petite leçon d'histoire pour ceux qui auraient la mémoire courte.

 

L'esclavage en Valachie et Moldavie [1]

 

Partis d'Inde entre l'an 800 et 950, on estime que les Roms [2] arrivent dans le sud-est de l'Europe dans le dernier quart du 13ème siècle. Arrivés comme des hommes libres dans la principauté de Valachie, ils apportent avec eux des savoirs-faire artisanaux (en particulier dans le travail du fer) d'Inde et de l'Europe byzantine. Cette venue de travailleurs qualifiés est alors une bénédiction pour les seigneurs valaches et moldaves qui ont besoin d'une force de travail. Les seigneurs féodaux, tout d'abord en dehors de toute base légale, commencent à réduire en esclavage ce peuple. Des mesures de plus en plus sévères sont alors prises par les propriétaires terriens, les seigneurs et les monastères pour obliger cette force de travail à rester sur place. Il est à noter que face à l'esclavage, des Roms ont tenté de fuir vers l'Allemagne ou la Pologne, mais, à cause de leur teint mat, on les considérait comme des « musulmans » et, face aux cruautés qu'on leur infligeait, ils sont repartis se cacher vers les montagnes des Carpates, où ils sont retombés entre les mains des esclavagistes. Les premières traces écrites de cet esclavage date du règne de Rudolf IV en 1331-1355, où les Roms sont décrits comme étant la propriété de monastères et de propriétaires terriens. Mais ce n'est que sous le règne de Basile le Loup de Moldavie (1634-1654) qu'est instituée une loi en quarante points concernant les esclaves Roms. A partir de 1500 d'ailleurs, le terme roumain tsigan devient synonyme d'esclave.

 

Les esclaves sont alors divisés en tsigani de ogor, esclaves des champs, et tsigani de casali, esclaves de maison, ces derniers se subdivisant en sclavi domnesti, les esclaves des nobles, sclavi curte, esclaves de la cour, sclavi monastivesti, esclaves de l'Eglise, etc... Les esclaves sont alors soumis à différents travaux, comme laboureurs, chercheurs d'or, forgerons, serviteurs, cuisiniers, montreurs d'ours ou musiciens. Il est à noter que, si certains Roms étaient utilisés comme musiciens, il était interdit à ceux qui avaient un autre travail de posséder des instruments de musique. Le passage de la Moldavie et de la Valachie sous administration turque au 16ème siècle (tout en conservant une autonomie relative), puis sous domination ottomane directe au 18ème siècle, ne change pas grand chose pour les esclaves romani.

 

Au 19ème, le code de Basile le Loup est oublié, si bien que de nouvelles réglementations apparaissent. Ainsi, en 1818, le code pénal de Valachie inclut les articles suivants :

» Section 2 : les tsiganes naissent esclaves. Section 3 : tout enfant né d'une mère esclave est esclave Section 5 : tout propriétaire a le droit de vendre ou de donner ses esclaves Section 6 : tout tsigane sans propriétaire est la propriété du Prince. «

 

Quant au code pénal moldave de 1833, il précise :

 

» Section II.154 : des mariages légaux ne peuvent avoir lieu entre des personnes libres et des esclaves. Section II.162 : Les mariages entre esclaves ne peuvent avoir lieu sans le consentement de leurs propriétaires. Section II.174 : Le prix d'un esclave doit être fixé par le tribunal, selon son âge, sa condition et sa profession. «

 

A ce propos, Kogalniceanu, tsiganologue roumain du 19ème siècle, écrit : « Quand j'étais jeune, je voyais dans les rues de Iassy des êtres humains aux mains et pieds enchaînés, certains même portant des anneaux de fer autour du cou et de la tête. Des peines cruelles de fouet, de privation de nourriture, d'enfumage, de maintien nus dans la neige ou dans la rivière gelée, tels étaient les traitements infligés aux Gitans. La sainteté de leurs mariages et de leurs liens familiaux n'étaient pas respectés. On arrachait la femme à son mari, la fille était séparée de force de sa mère, on arrachait les enfants des bras de leurs parents, on les séparait et on les vendait aux quatre coins de la Roumanie. Ni les hommes, ni les lois n'avaient pitié de ces malheureux êtres humains«

Les » mariages » entre roms sont le plus souvent arrangés entre les propriétaires pour de simples questions de reproduction, un prêtre officialisant l'union avant qu'on les force à se reproduire. Si le code de Basile le Loup prévoit que « un tsigane qui viole une blanche doit être brûlé vif « , les propriétaires ne se gênent pas pour violer des esclaves, si bien qu'au 19ème siècle, le journaliste français Félix Colson note que de nombreux esclaves roms sont blonds. Pour avoir une idée des conditions de vie des esclaves de maison, on peut citer Félix Colson qui, en visite chez un baron roumain, indique dans ses mémoires que » la misère se lit tellement sur leurs corps qu'à les regarder, on risque de perdre l'appétit « . Il est à noter que si la loi n'autorisait pas un baron à tuer son esclave, cette pratique était néanmoins courante (la loi n'interdisant pas de toute façon les châtiments corporels qui pouvaient se terminer par la mort de l'esclave).

 

Vers la Desrrobireja (émancipation) ?

Bien souvent, l'histoire d'un peuple opprimé n'est écrite que comme la succession des oppressions qu'il subit, sans qu'il soit question de résistance. Cette façon d'écrire l'histoire, même si cela est fait dans un but progressiste, peut toutefois faire passer l'idée que les opprimés seraient » naturellement » soumis. Il est donc important de souligner que tous les Roms ne subissaient pas l'esclavage passivement. C'est ainsi que dans les Carpates, des Roms affranchis ou évadés, parfois liés aussi à des gadjé [3], ont formé des communautés semi-nomades, les Netoci. Considérés par l'idéologie dominante comme » les plus dépravés » des Roms, accusés de cannibalisme [4], ils sont vus comme des héros par le peuple romani soumis à l'esclavage. D'ailleurs, lorsque au début du 19ème, les barons tentent de les réduire à nouveau en esclavage, les Netoci se lancent dans une guerre de guérilla qui ne cessera qu'avec l'abolition de l'esclavage. De nombreux soulèvements d'esclaves contre leurs propriétaires ont également eu lieu [5].

 

Dans la société roumaine aussi, les idées progressistes se développent et des voix commencent à se faire entendre pour dénoncer l'esclavagisme. C'est ainsi que Kogalniceanu écrit en 1837 : « Les Européens organisent des sociétés philanthropiques pour l'abolition de l'esclavage en Amérique, alors que sur leur propre continent 400.000 Tsiganes sont maintenus en esclavage « . De plus, le passage du mode de production féodal au mode de production capitaliste rend l'esclavage de plus en plus dépassé. Des propriétaires terriens et l'Eglise commencent à affranchir leurs esclaves, préférant une force de travail salarié. C'est ainsi qu'en 1844, l'Eglise Moldave libère ses esclaves, imités en 1847 par l'Eglise de Valachie. La révolution démocratique-bourgeoise de 1848 est menée par les » bonjouristes « , des patriotes radicaux, contre l'empire ottoman. Les leaders révolutionnaires proclament que » Le peuple roumain rejette la pratique inhumaine et barbare de la possession d'esclaves, et annonce la libération immédiate de tous les tsiganes appartenant à des propriétaires privés « . Mais, dès 1849, les forces turques au sud et russes au nord réoccupent les deux principautés, et réintroduisent les anciennes lois, dont l'esclavage. Les barons arrivent sans trop de peine à récupérer leurs anciens esclaves. Cependant, malgré la réaction, la lutte pour l'abolition de l'esclavage continue, et l'esclavage devient illégal le 23 décembre 1855 en Moldavie et le 8 février 1856 en Valachie.

 

En 1856, le traité de Paris reconnaît l'autonomie des deux provinces roumaines dans le cadre de l'empire ottoman. Le nouveau dirigeant des provinces, qui s'appellent Roumanie à partir de 1861, le Prince Ioan Alexandru Couza, instaure à nouveau l'esclavage pour les Roms et le servage pour les paysans. Ce n'est qu'en 1864, suite au coup d'Etat mené par Koglniceanu, que l'esclavage et le servage sont définitivement abolis en Roumanie. Représentant de l'aile la plus radicale de la bourgeoisie, Koglniceanu prévoit même une réforme agraire qui, en théorie, devrait profiter aux serfs et esclaves libérés.

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Notes de bas de page

1 Le terme officiel de Roumanie n'apparaît qu'en 1861, après l'unification des principautés de Valachie et de Moldavie. La Valachie est la région de Bucarest, tandis que la Moldavie celle de Iasi. Le pays qui aujourd'hui s'appelle Moldavie est par contre né de l'unité de la Bessarabie et de la Transnistrie.

 

2 "Rom" signifie "homme" en langage romani, et c'est par ce terme qu'ils se désignent eux-mêmes. Comme en roumain le terme "tsigan" est devenu synonyme d'esclave, nous n'employons le mot français "tsigane" que pour traduire des textes d'esclavagistes et/ou de racistes.

 

3 Gadjé : pluriel de "gadjo", terme désignant pour les Roms tous ceux qui ne sont pas originaires des "peuples du voyage".

 

4 Cette accusation se retrouve encore dans un article de 1929 sur les descendants des Netoci !

 

5 Un roman de Matéo Maximoff "Le prix de la liberté" traite justement d'une révolte romani au 19ème siècle en Roumanie (édition Wallâda).

 

Sources  Histoire des Rroms - Sept siècles d'oppression in De HOBOCTb (n° 10 - décembre 2002)

A ce sujet :    Ian Hancock, « Roma Slavery »

 

 

 

23:11 | Tags : solidarité, sclavi tiganesti | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook | | | |