• "Si l'on vous retire la fierté de vos origines, on vous retire tout votre être"

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    IMG_20190704_185523.jpgUn billet de mon invité Marcel Courthiade* - Dans un magnifique discours de près de vingt minutes, la maire de Paris, Madame Anne Hidalgo, a rendu un ardent hommage au patrimoine et à la créativité des Rroms en France et dans le monde à travers l'œuvre de Delia et Alexandre Romanès, qui dirigent le cirque tsigane du même nom, puisqu'elle leur a remis la médaille de vermeil de la Ville de Paris. Delia et Alexandre tiennent tous deux au nom de "tsigane" – mot apparu pour la première fois sous cette forme en français en 1826 au lieu de Bohémiens ou Romanichels dans la lettre n˚ 30 de "Six ans en Russie" de Jacques-Arsène-François-Polycarpe Ancelot. Déjà dans cette lettre de Russie, la dimension d'envoûtement artistique portée par ces "tsiganes" est éclatante: "Je ne connais rien de plus harmonieux, écrit Ancelot, que ces chants exécutés en parties et avec une précision admirable, par ces voix d'hommes et de femmes merveilleusement mariées; mais c'est surtout l'aspect de leur danse délirante qui, portant dans l'âme un trouble inexprimable, explique l'empire que ces femmes étrangères exercent sur les jeunes seigneurs russes." Ancelot, intarissable d'éloges, explique que les "Bohémiens [...] sont appelés ici des Tsiganes" (en russe).

    Mais l'œuvre d'Alexandre et Delia va bien au delà de cette vision classique, puisque celui-là est l'auteur de plusieurs recueils d'une poésie empreinte d'une subtile et fraîche sincérité, recueils pour la plupart publiés chez le très exigeant Gallimard, tandis que celle-ci a entièrement renouvelé le cirque en le transposant d'un sensationnel prosaïque à une poésie tant visuelle que musicale. Car c'est là le trait commun de ce fils d'un peuple qui n'a jamais tenu à laisser des traces après lui – on pense à l'anitya... et de sa rromni venue de Braşov : manifester la poésie qui anime aussi bien l'écrit que la scène et le quotidien – douce et réconfortante turbulence magnétique de notre être. D'ailleurs le lien ombilical d'Alexandre à la pensée rromani est évidente, comme je l'ai ressenti lorsqu'il y a quelques années j'ai traduit en rromani son livre "Un peuple de promeneurs" et que j'avais l'impression non pas de traduire, mais de restituer un original. Au delà de la langue, le souffle, l'âme, restait fidèle à ce qui va au delà des mots, qui palpite en dessous du dit du vu. Ce cirque n'est pas un cirque, c'est un message, un rappel à nos sociétés embrigadées que la vie existe – espérons qu'il est encore temps... Aucun écran, aucun face-book, aucun logiciel, aucune carrière ne remplacera jamais la poésie que ce couple invraisemblable magnifie et nous laisse à portée de main, le long de sa route.

    Car c'est là un autre trait : le voyage – non pas au sens administratif et gendarmesque de "Gens du Voyage" mais dans une projection à la fois intérieure et universelle de fuir les racines, les scléroses et autres geôles bien-aimées. On pense aux vers de Palamas dans son "Dodécalogue du tsigane" (Δωδεκάλογος του Γύφτου) ; cent ans après lui Alexandre et Delia rejoignent les aspirations de ce père du grec moderne, ils les rejoignent et en déploient encore plus les ailes.

    J'espère d'ailleurs pour nos amis suisses que bientôt le Cirque Romanès entreprendra une tournée dans leur pays – qui m'est si cher. Déjà une série de villes allemandes devraient l'accueillir cet hiver. En tout état de cause, la reconnaissance exprimée par la maire de Paris me va droit au cœur, d'autant plus qu'Alexandre, comme tant et tant de grands Rroms, continue d'être rejeté par les "experts de l'université". Le 15 juin dernier, dans une conférence à Bormann Mereno (Paris XV˚), je disais "Nous avons parmi nous l'un des plus brillants poètes du monde rrom et même temps l'un des plus grands de langue française. Or dans un récent colloque universitaire sur la littérature des Rroms, son nom a été évacué – car 'il ne correspond pas'. À quoi ? À l'idée que se fait une vague gaʒi hongroise se permettant d'imposer ce qui correspond et ce qui ne correspond pas [...] Lui est publié chez Gallimard, traduit en langues étrangères et madame la mandarine décrète 'Non, pas Alexandre'." Pour ma part, je garde son "Luth noir" dans ma poche où que je me déplace – même si nous ne sommes pas d'accord sur l'usage de "tsigane" ou "nomade". Il y a plus important sur terre – et de toute manière ces contradictions minimes donnent l'occasion de rappeler l'histoire et la valeur des mots... en évitant ainsi que tombe dans l'oubli le message historique qu'ils convoient.

    Et pour finir, puis-je omettre de dire ma joie d'avoir vu – et photographié Délia revêtue de son "portu", cet habit traditionnel rrom tant décrié de nos jours par les chauvins et autres racistes bouseux de Roumanie: Delia en "portu" aux côtés d'Anne Hidalgo en robe d'été dans les prestigieux salons de l'Hôtel de Ville de Paris ?!

    PS : le titre de cette contribution est extrait du discours de Madame Anne Hidalgo.

    *Marcel Courthiade - Docteur en linguistique, titulaire depuis 1997 de la chaire de langue et civilisation rromani à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO) à Paris, MARCEL COURTHIADE est commissaire a la langue et aux droits linguistiques de l'Union Rromani Internationale et consultant de plusieurs gouvernements pour l'éducation des Rroms (Hongrie, Serbie, Cossovie [Kosovo], Albanie)

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