01/07/2018

Le bain du bébé

eau2-1024x680.jpgHier par jour de canicule, j’étais assise sur une terrasse à Lyon dans le quartier Part-Dieu, il était hors de question que j’entre dans le centre commercial du même nom, - la frénésie ambiante de consommation m'épuise et m'irrite - , et j’attendais patiemment que des adolescentes que j’accompagnais aient terminé leurs achats.

J’observai en patientant les gens qui allaient et venaient, avec des valises vides pour les remplir à ras bord de fanfreluches, de linges de maison, de draps, de sous-vêtements en pagaille, d’habits multicolores pour ramener le tout à leur famille, lors des vacances prochaines.

Tout en sirotant mon café glacé, une scène au milieu de ce fleuve de gens, de cette foule bigarrée intranquille, attira mon attention. A l’arrêt du bus, en face moi,  derrière l’abri, une famille de Rroms était installée ; l’homme dormait caché derrière un caddy plein de couvertures et d’habits et à côté, à quelques pas, une femme avec une enfant de 11 ans s’occupait d’un bébé. Et de cajoler la petite fille, et de la chatouiller et de la faire rire, et de jouer à cache-cache avec.

L'enfant de 11 ans prend une bouteille vide pour la remplir. Elle vient dans le bistrot où je me trouve et essuie un refus, elle retourne vers son campement de fortune, embarque un bac en Sagex et continue à chercher de l’eau, elle en trouve dans des WC plus loin et revient victorieuse marchant prudemment pour ne pas verser le précieux liquide chèrement trouvé. Au total, il  lui a fallu une heure pour récolter les deux litres du bain du bébé. Ni une ni deux, dans ce cagnard où les vitres des immeubles réfléchissent une lumière aveuglante qui surchauffe et saturant l'air d'éclats vifs, elles plongent l’enfant dans le bac. Tout à son bonheur, la petite fille nue crie sa joie, éclabousse, gicle, fait des clapotis et forcément les gens s’arrêtent pour envier cette enfant, à l’ombre de l’abri bus qui littéralement se rafraîchit dans sa boîte minuscule remplie de l’équivalent de deux grandes bouteilles d’eau.

Soudain, la femme rrom se met à gesticuler et parler très fort en désignant quelqu'un qui marche, elle interpelle les passants, un groupe se forme et l’écoute, je me lève et quitte la terrasse pour tenter de comprendre de quoi il s'agit et pourquoi toute cette agitation.

- Ces enfants vont étouffer, elle les a totalement enfermés dans des poussettes avec des couvertures épaisses ! crie la femme. En effet, j’ai aussi remarqué une femme avec deux jumeaux dans deux poussettes fermées par des tissus épais. Des passants se mettent à courir pour rattraper la jeune maman et la prévenir d’enlever ces couvertures censées protéger les enfants de la chaleur mais et en réalité,  étouffantes.

Tout est revenu dans l’ordre, j’entame un brin de causette avec la femme qui garde un œil sur son enfant qui joue dans l’eau.

- Ce bébé est un accident me dit-elle, un soir de fête, j’ai croisé son père et voilà le résultat, le préservatif a percé ! Elle s’appelle Luna, mais c’est un cadeau du ciel.

L’homme qui dort ? Il est venu avec ses deux filles et sa femme, me dit la femme, ils vivaient avec un groupe dans la forêt près d’Oyonnaz et lorsqu’ils ont voulu enlever les enfants, ils se sont enfuis. L’enfant de 11 ans qui est la fille de l'homme par  terre,  se frotte la tête. Tandis qu'elle cherchait  de l’eau pour le bain du bébé, le gardien du magasin, lui a tapé la tête avec son portable, elle saigne légèrement.

La femme est choquée par cette violence.

- A Paris, on m’a demandé de signer un papier pour que ma fille roumaine devienne française, j’ai répondu : Jamais ! Vous êtes des barbares. Des gens sans cœur, regardez cette enfant qui vient de recevoir un coup tout ça parce qu’elle cherche de l’eau par journée de canicule, comment peut-on oser refuser de l’eau  pour un bébé?

Elle secoue la tête.

- Je ne comprends pas cette violence. Heureusement, j’ai trouvé un logement, des gens en hiver m’ont vue dormir dehors avec ma fille et ils m'ont offert une chambre, j’ai aussi trouvé du travail comme femme de ménage dans cette tour. Viens me voir, me lance-t-elle, je commencerai en septembre.

Regarder la rue, c’est regarder la vie, je devrais rester plus longtemps sur les terrasses de café, sans portable, sans rien faire, juste regarder la vie qui défile avec cette curiosité insatiable, me disais-je en m'éloignant.

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