17/02/2018

Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (3)

Europe- B - GITAN.pngGITAN : L'histoire de ce mot est tout à fait différente. Il se réfère à l'Égypte et a transité jusqu'à l'Occident (espagnol Gitano, anglais Gypsy) par un couloir catholique, méridional et méditerranéen. Son origine la plus plausible est liée à un événement que l'on peut inférer de la documentation concernant la première Croisade et il semble utile de faire un détour par l'Histoire pour le situer dans son contexte, tant ce dernier est méconnu. En effet, les armées seldjoukides, après s'être adjoint vers 1040 dans le Khorassan (nord-est de l'Iran actuel) les services des Indiens qui y avaient été vendus quelque vingt ans plus tôt, par le Sultan Mahmoud (comme le rapporte le Kitāb al-Yamīnī), ont quitté ce pays en direction de l'Ouest au lendemain de la sanglante bataille de Dandanaqan (mai 1040). Elles sont parvenues à Bagdad en 1055 mais ont par la suite modifié leur trajet, initialement dirigé vers l'Égypte, pour remonter vers le nord en direction de Byzance. La raison semble en avoir été l'appétit de pillage des mercenaires turkmènes qui, ne pouvant se satisfaire en terre d'Islam, où les razzias n'étaient pas admises, commençaient à gronder. Pour calmer les tensions et les satisfaire, Alp Arslan le chef, décida donc une incursion vers le nord en terre de "mécréants". Les Seldjoukides, avec les Indiens et quelques Khorassaniotes, se dirigèrent donc vers Ani, capitale arménienne, qui tomba facilement en 1064, puis ils prirent en 1071 la petite mais symboliquement très significative forteresse de Manzikert. On sait que la bataille de Manzikert a bouleversé les rapports entre l'Europe et l'Asie.

Ce premier contact fut perçu par les Arméniens comme une blessure et une punition divine, comme l'écrit le prêtre et chroniqueur de l'époque, Aristakes Lastivertc'i (1002-1080), qui mentionne l'arrivée des Indiens sauvages parmi les Sarazins : "des gens méchants parlant des langues étrangères [et provenant] de la grande rivière qui traverse le nord de l'Inde". A partir de là, la majorité de ces Indiens, des proto-Rroms par familles entières, poursuivit sa route en direction de Kayseri, Konya et la région de l'ancien Balat – littoral sud-ouest de l'Anatolie, où une partie importante devait se stabiliser entre İzmir et Antalya.

Toutefois, un contingent indien impliqué dans la logistique suit le successeur d'Alp Arslan, Malik Shah et son armée, en direction de Jérusalem alors en territoire égyptien, où ils arrivent en 1073 (ou 1076 selon d'autres sources), chassant les Égyptiens de leur ville. Pendant ce temps, la première croisade se prépare en Europe. Or, un quart de siècle après la prise de Jérusalem par l'armée seldjoukide de Malik Shah, les Égyptiens fatimides reviennent et en chassent les occupants turcs, tandis que les civils (y compris les proto-Rroms) restent sous les nouveaux dirigeants, si bien que quand les croisés s'emparent de la ville en juillet 1099 et massacrent tout le monde, ils nomment par hyperextension Égyptiens toutes les victimes. Le souci d'exactitude ethnologique n'était pas en effet leur préoccupation majeure. C'est ainsi que le mot "Égyptien" en français (de même que Gitano et Gypsy mais aussi en grec γύφτος, en vieux croate de Dalmatie jeđupin, en albanais magjup, en macédonien џупец) englobe ces Rroms abattus avec les vrais Égyptiens et va s'étendre à tous les autres qui sont présents, vivants, dans le Moyen-Orient et l'Asie mineure. Ceux-ci perçoivent ce nom comme la simple traduction de leur ethnonyme en grec de la Méditerranée orientale.

Lorsqu'en Europe les érudits de cabinet se sont penchés sur la question, au lieu de s'intéresser aux événements historiques des Croisades, ils ont inventé une (une ou plusieurs) "Petite Égypte", appelée(s) ainsi pour des raisons obscures (sa verdure par exemple, comme si ce caractère avait été un trait quasi définitoire de l'Égypte) et qui aurait donné le nom d'Égyptiens à ceux qui y plantaient leur tente. Or, on sait que ce sont en règle les humains qui donnent à l'endroit où ils s'implantent, durablement, son nom. Le Chinatown de Manhattan n'a pas été nommé ainsi originellement avant de donner le nom de Chinois à ses habitants, mais l'inverse. On peut dire la même chose du Little Senegal à Manhattan, Little Manila à Woodside (Queens), de la Little India / Punjab (Curry Hill), des diverses Little Germany, Little Greece, Little Italy, Little Poland, Little Brasil, Little Syria à New York, Little France à San Francisco, la Klein-Italien au Luxembourg, la Klein Türkei à Köln, le Küçük Bulgarıstan à Çorlu (Turquie) etc... Aucun toponyme ethniquement motivé n'a préexisté à l'arrivée du groupe ethnique qui lui a donné son nom. Ce processus et le fait qu'aucune Petite Egypte n'ait jamais été identifiée comme telle devraient conduire les historiens à douter et à s'interroger sur la véracité de cette affirmation. Il convient donc de relire toute la documentation historique de la Méditerranée, surtout orientale, en comprenant "Égyptien" comme "Rrom".

Par ailleurs on comprend que devant l'obstination des Européens à les appeler Égyptiens et devant l'alternative entre une identification à des Atsinganes (avec un relent d'hérésie, ceci dans des sociétés dominées par le fait religieux) et une autre à des Égyptiens (avec un sous-entendu de victimes), les Rroms aient pu choisir de préférence ce dernier. De plus, les clercs trouvaient dans la Bible une justification paralogique (par affirmation du conséquent) à cette identification : "Et je sèmerai les Égyptiens parmi les nations, et je les éparpillerai parmi les pays" (Ézéchiel XXX.23). Dans cette optique, puisque les Egyptiens sont éparpillés, tout peuple éparpillé ne peut être qu'égyptien...

Le processus historique d'affirmation de l'origine indienne des Rroms semble avoir été le suivant : après leur arrivée en Occident, on trouve six mentions de cette origine (de 1422 à Forli en Italie, à 1630 à Bras en Provence). Puis c'est le silence, les Rroms cessent d'être indiens, ils deviennent égyptiens pendant 140 ans... sans doute sous l'influence de l'insistance sur l'Égypte – Ézéchiel aidant, et ceci jusqu'à une mention par Christian Büttner dans la préface de son opuscule de 1771 sur les systèmes d'écriture du monde. Il est intéressant de constater qu'il n'évoque pas ce fait comme un scoop mais simplement comme une preuve de la richesse ethnique de l'Europe. On connaît la suite : Samuel Agoston ab Hortis, auteur du premier traité scientifique (pour l'époque) sur les Rroms, "découvre" leur origine indienne et la publie en 1776, mais c'est sur un faux indice, un malentendu : il s'agit de la conversation entre un étudiant hongrois en théologie qui mentionne à Leiden vers 1760 la tribu des Zingali [tsingali] à des condisciples Sri-Lankais (ou Singalais) qui indiquent comme Singala le nom de leur peuple, île ou région – "absente des cartes géographiques", est-il précisé. Il faut dire que le Hongrois et les Indiens parlaient ensemble latin, chacun avec une prononciation bien particulière. Puis c'est le philologue Johannes Rüdiger qui établi vers 1780 la parenté entre le rromani et le vieil hindoustani – mais le peu de similitude entre les deux langues, comparées sur la base de 23 phrases qu'il fait (mal) traduire dans les deux, empêche qu'on y voie un motif de rapprochement. Par la suite, Heinrich Grellmann s'arroge la paternité de la découverte sur la base de listes de mots que lui avait confiées Büttner. Tout ceci porte à penser que même si l'origine indienne a disparu de 1630 à 1771 des écrits, elle a continué de se transmettre oralement dans les milieux savants pour réapparaître comme une "découverte" dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. De nos jours, elle ne fait plus l'ombre d'un doute – sauf chez les personnes qui la rejettent de manière plus ou moins raffinée pour des raisons idéologiques : surtout négation d'une quelconque identité des Rroms. Cette argumentation ne peut toutefois séduire que les profanes en la matière.

Et nos lecteurs ne sont plus profanes !

FIN

 

Quelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?  Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts dont  voici le dernier,  par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.

 

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L'article avec ses définitions en un coup d'oeil : 

 RROM : Le mot Rrom (souvent simplifié en Rom) est issu du sanscrit tardif ड़ोम्ब [ḍomba] ou [ṛomba][1], féminin ड़ोम्ब्नी [ḍombnī] ou [ṛombnī] "musicien (en particulier, et au départ "percussioniste" – on sait l'importance des percussions dans la musique indienne)", puis plus généralement "artiste, bayadère, acteur/actrice de théâtre sacré dans les temples" (en ce qui concerne l'ambivalence de la première lettre en sanscrit (ḍ ou ṛ), elle s'explique du fait que pratiquement toutes les langues indiennes du nord négligent la différence entre les consonnes [ḍ] et [ṛ] mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire). Le passage d'un sens d'identité artistique au nom de l'ethnie, du peuple, ainsi qu'au sens de "mari, époux (rrom)", est peut-être lié au nombre important d'artistes au sein de la population déracinée de Kannauj en 1018 – et dont la profession était manifeste, ce qui a pu frapper les habitants des territoires traversés et expliquer l'extension de ce mot à l'ensemble du contingent.

Contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout, le mot "Rrom" n'est nullement un néologisme inventé par des politiciens contemporains, puisqu'on en relève la première occurence en 1385 sous la forme Romiti dans le récit de voyage en Terre Sainte du moine florentin Lionardo di Nicollò Frescobaldi à l'occasion de son passage à Methoni, enclave vénitienne du Péloponèse. La forme Ρομίτης [romitis] est toujours en usage en grec moderne. C'est cette racine qui est à la base de Romanichel (en anglais Romanichal), de rromani sel litt. "peuple rrom".

A l'exception de quelques groupes (surtout en Espagne, France, Royaume uni et Allemagne) la quasi totalité des Rroms utilisent quotidiennement le mot Rrom pour se référer à leur propre ethnie, de la Grèce à la Finlande et de la Russie au Nouveau Monde.

Rappelons pour finir la justification de la graphie recommandée avec double "rr" (graphie souvent raillée par ceux qui manquent d'information): la langue rromani distingue avec autant de clarté deux types de "r" que le français distingue "v" de "b" (distinction non perçue par les Espagnols, ce qui n'empêche pas la différence entre "viens" et "bien") ou bien "l" de "r" (distinction non perçue par les Japonais, ce qui n'empêche pas la différence entre "élection" et "érection"). Le "r" roulé du rromani s'écrit "r simple" (il provient du sanscrit [r]) alors que l'autre s'écrit "rr double" (il provient d'autres consonnes). Il se trouve – tout à fait par hasard, que le son écrit "rr" apparaît à l'initiale du mot Rrom, d'où cette graphie du nom ethnique des Rroms.

Il ressort de ces considérations que le terme le plus adapté serait Romanichel – s'il n'avait été chargé depuis longtemps de connotations insultantes par les populations riveraines. Il est difficile de revenir sur cette évolution et le mot Rrom peut désormais de le remplacer avantageusement, d'autant que Romanichel est sémantiquement un collectif ("peuple rrom") abusivement utilisé au singulier pour désigner un membre de ce peuple et manquant de féminin.

 

[1] Presque toutes les langues indiennes négligent la différence entre les lettres [ḍ] et [ṛ] (il s'agit de "rétroflexes" c'est-à-dire de consonnes prononcées avec la pointe de la langue retournée en arrière en touchant le palais) mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire.

 

TSIGANE : On sait que le mot "Tsigane" (< grec Αθίγγανος "non touché") désignait initialement les membres d'une secte dualiste de l'Empire byzantin, composée surtout d'Arméniens et ayant disparu de cet espace avant l'arrivée des Rroms. Leur "intouchabilité" était un privilège, car ils se disaient "purs" – aux antipodes de la notion indienne d'intouchabilité en tant qu'impurs, deux approches opposées qui ont élé confondues par des ignorants du XIXe siècle. Ce qui est moins connu, c'est l'hostilité ouverte entre l'Église grecque byzantine proprement dite et les Églises plus orientales, surtout arméniennes mais aussi syriaques, nestoriennes et autres. Il faut dire que l'aversion entre ces Églises et Byzance était telle que ces dernières se sont bien des fois alliées aux Sarrasins (c'est-à-dire ici aux Turcs seldjoukides, venus récemment et accompagnés par les proto-Rroms) contre l'Église orthodoxe grecque et son pouvoir. Ceci suggère fortement qu'Αθίγγανος a été utilisé par les Grecs comme insulte religieuse vis-à-vis non seuelement des Arméniens, mais de ces diverses Églises perçues comme hérétiques et adverses, rivales. Or, lorsque les ancêtres des Rroms arrivent dans l'Est de l'Anatolie avec les Seldjoukides, ils sont séduits par la spiritualité et surtout par les églises des Arméniens, dont la magnificence évoque pour eux les splendeurs des temples indiens – tranchant sur la sobriété austère des mosquées des pays musulmans traversés depuis l'Inde jusqu'aux espaces orthodoxes. Ceci crée un lien fort entre ces Indiens et les Arméniens, d'où l'extension aux Rroms du terme péjoratif Atsingane (évolution de Αθίγγανος) "mécréant, sectaire, hérétique" ciblant les orthodoxes de l'Est de l'Asie mineure dans le vocabulaire grec. Le mot entre aussi en géorgien. Plus tard Atsingane disparaît du grec courant pour subsister en grec des chancelleries phanariotes des deux principautés danubiennes de Moldavie et Munténie-Olténie (Ţara Românească) avec le sens social d'esclave – ceci sans dimension ethnique puisqu'il s'appliquait tout aussi bien aussi aux esclaves non-rroms, comme les Băieşi (originellement des Roumains du sud de la Serbie venus dans les deux principautés). En effet, les Rroms arrivés dans ces principautés ont été légalement réduits en esclavage du XIVe siècle à 1855 et 1856 respectivement. Du grec des chancelleries, ce mot est passé au roumain sous la forme de ţigan, tandis qu'en grec il était remplacé par κατσιβέλος. La première étape passe donc par un contexte orthodoxe. Du roumain, ţigan s'étend aux langues voisines et plus lointaines : bulgare et serbe циганин, hongrois cigány (anciennement czigány), tchèque cikán, slovaque cigán, polonais cygan (dial. cegon), russe цыган, lithuanien čigonas, letton čigāns, puis aux langues germaniques Zigeuner, norvégien sigøyner, suédois zigenar etc... Dans les pays respectifs, il perd bien sûr son sens de statut social d'esclave (qui n'y existe pas) et prend une valeur socio-ethnique. D'un autre côté les emprunts directs au grec gardent le "n" original à la fin de la première syllabe : turc çingene (ottoman çingāne چنكانه) et italien zingaro.

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Texte ottoman de Sarajevo (28 avril 1566)

(attestation d'intervention chirurgicale réussie par le "çingāne Ismolan (Smoljan)" sur la personne du patient Hizrov)

 

Du roumain, le mot entrera en français (surtout sous la plume des auteurs étrangers) en tant que cigain, vocable qui n'a guère de succès face aux dénominations plus courantes de Romanichel et Bohémien. Le mot tsigane arrive en France en 1855 dans le contexte de la musique lors de l'Exposition Universelle mais assez vite la "mode hongroise" apporte avec elle la graphie tzigane, censée évoquer l’orthographe hongroise de l’époque – si exotique, sinon sauvage, pour les Français : czigány (aujourd’hui cigány).

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Suivent des périodes confuses où les autorités françaises évitent les dénominations ethniques, jugées anticonstitutionnelles, et vont promouvoir des noms se référant à un mode vie plus supposé que réel : nomades, camps-volants, gens du voyage (GdV), voyageurs etc. Le but est bien entendu de nier le patrimoine et l'identité des Rroms et de dissimuler les persécutions qui les visent. Lorsqu'en 1953 le conseiller d'état Pierre Join-Lambert et ses proches décident de consacrer une association à ce peuple, sans en nier l'ethnicité mais sans pour autant utiliser les termes de Romanichel et Bohémien, ils vont chercher tsigane, comme "politiquement correct" (et alors un peu savant, donc plus neutre) et fondent l'Association des Études Tsiganes – un peu sur le modèle de la Gypsy Lore Society des Britanniques, de 80 ans son aînée. C'est de cette manière que le mot s'est répandu dans le français des acteurs sociaux de cette mouvance puis dans la presse.

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Le mot est retourné en Grèce sous la forme τσιγγάνος, qui est emprunt occidental savant, comme le trahit l'accent sur le ά – alors que le mot grec médiéval était accentué sur le ί. Il n'y a donc pas continuité entre Αθίγγανος et τσιγγάνος. Le mot grec le plus populaire est γύφτος, apparenté à Gitan.

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GITAN : L'histoire de ce mot est tout à fait différente. Il se réfère à l'Égypte et a transité jusqu'à l'Occident (espagnol Gitano, anglais Gypsy) par un couloir catholique, méridional et méditerranéen. Son origine la plus plausible est liée à un événement que l'on peut inférer de la documentation concernant la première Croisade et il semble utile de faire un détour par l'Histoire pour le situer dans son contexte, tant ce dernier est méconnu. En effet, les armées seldjoukides, après s'être adjoint vers 1040 dans le Khorassan (nord-est de l'Iran actuel) les services des Indiens qui y avaient été vendus quelque vingt ans plus tôt, par le Sultan Mahmoud (comme le rapporte le Kitāb al-Yamīnī), ont quitté ce pays en direction de l'Ouest au lendemain de la sanglante bataille de Dandanaqan (mai 1040). Elles sont parvenues à Bagdad en 1055 mais ont par la suite modifié leur trajet, initialement dirigé vers l'Égypte, pour remonter vers le nord en direction de Byzance. La raison semble en avoir été l'appétit de pillage des mercenaires turkmènes qui, ne pouvant se satisfaire en terre d'Islam, où les razzias n'étaient pas admises, commençaient à gronder. Pour calmer les tensions et les satisfaire, Alp Arslan le chef, décida donc une incursion vers le nord en terre de "mécréants". Les Seldjoukides, avec les Indiens et quelques Khorassaniotes, se dirigèrent donc vers Ani, capitale arménienne, qui tomba facilement en 1064, puis ils prirent en 1071 la petite mais symboliquement très significative forteresse de Manzikert. On sait que la bataille de Manzikert a bouleversé les rapports entre l'Europe et l'Asie.

Ce premier contact fut perçu par les Arméniens comme une blessure et une punition divine, comme l'écrit le prêtre et chroniqueur de l'époque, Aristakes Lastivertc'i (1002-1080), qui mentionne l'arrivée des Indiens sauvages parmi les Sarazins : "des gens méchants parlant des langues étrangères [et provenant] de la grande rivière qui traverse le nord de l'Inde". A partir de là, la majorité de ces Indiens, des proto-Rroms par familles entières, poursuivit sa route en direction de Kayseri, Konya et la région de l'ancien Balat – littoral sud-ouest de l'Anatolie, où une partie importante devait se stabiliser entre İzmir et Antalya.

Toutefois, un contingent indien impliqué dans la logistique suit le successeur d'Alp Arslan, Malik Shah et son armée, en direction de Jérusalem alors en territoire égyptien, où ils arrivent en 1073 (ou 1076 selon d'autres sources), chassant les Égyptiens de leur ville. Pendant ce temps, la première croisade se prépare en Europe. Or, un quart de siècle après la prise de Jérusalem par l'armée seldjoukide de Malik Shah, les Égyptiens fatimides reviennent et en chassent les occupants turcs, tandis que les civils (y compris les proto-Rroms) restent sous les nouveaux dirigeants, si bien que quand les croisés s'emparent de la ville en juillet 1099 et massacrent tout le monde, ils nomment par hyperextension Égyptiens toutes les victimes. Le souci d'exactitude ethnologique n'était pas en effet leur préoccupation majeure. C'est ainsi que le mot "Égyptien" en français (de même que Gitano et Gypsy mais aussi en grec γύφτος, en vieux croate de Dalmatie jeđupin, en albanais magjup, en macédonien џупец) englobe ces Rroms abattus avec les vrais Égyptiens et va s'étendre à tous les autres qui sont présents, vivants, dans le Moyen-Orient et l'Asie mineure. Ceux-ci perçoivent ce nom comme la simple traduction de leur ethnonyme en grec de la Méditerranée orientale.

Lorsqu'en Europe les érudits de cabinet se sont penchés sur la question, au lieu de s'intéresser aux événements historiques des Croisades, ils ont inventé une (une ou plusieurs) "Petite Égypte", appelée(s) ainsi pour des raisons obscures (sa verdure par exemple, comme si ce caractère avait été un trait quasi définitoire de l'Égypte) et qui aurait donné le nom d'Égyptiens à ceux qui y plantaient leur tente. Or, on sait que ce sont en règle les humains qui donnent à l'endroit où ils s'implantent, durablement, son nom. Le Chinatown de Manhattan n'a pas été nommé ainsi originellement avant de donner le nom de Chinois à ses habitants, mais l'inverse. On peut dire la même chose du Little Senegal à Manhattan, Little Manila à Woodside (Queens), de la Little India / Punjab (Curry Hill), des diverses Little Germany, Little Greece, Little Italy, Little Poland, Little Brasil, Little Syria à New York, Little France à San Francisco, la Klein-Italien au Luxembourg, la Klein Türkei à Köln, le Küçük Bulgarıstan à Çorlu (Turquie) etc... Aucun toponyme ethniquement motivé n'a préexisté à l'arrivée du groupe ethnique qui lui a donné son nom. Ce processus et le fait qu'aucune Petite Egypte n'ait jamais été identifiée comme telle devraient conduire les historiens à douter et à s'interroger sur la véracité de cette affirmation. Il convient donc de relire toute la documentation historique de la Méditerranée, surtout orientale, en comprenant "Égyptien" comme "Rrom".

Le nom grec de l'Égypte (Αἴγυπτος), celui-là même qui a donné le mot Copte, a pénétré aussi en turc ottoman sous les formes Kıpti (قپطى) ou Kıbtiyān (قبطيان) – désignant à la fois les Rroms et les Égyptiens (Coptes et assimilés).

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Document ottoman de septembre 1698 sur l'héritage de la "kıbtiyān (Égyptienne)" Sevda de Bitola (Manastir)

 

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Par ailleurs on comprend que devant l'obstination des Européens à les appeler Égyptiens et devant l'alternative entre une identification à des Atsinganes (avec un relent d'hérésie, ceci dans des sociétés dominées par le fait religieux) et une autre à des Égyptiens (avec un sous-entendu de victimes), les Rroms aient pu choisir de préférence ce dernier. De plus, les clercs trouvaient dans la Bible une justification paralogique (par affirmation du conséquent) à cette identification : "Et je sèmerai les Égyptiens parmi les nations, et je les éparpillerai parmi les pays" (Ézéchiel XXX.23). Dans cette optique, puisque les Egyptiens sont éparpillés, tout peuple éparpillé ne peut être qu'égyptien...

Le processus historique d'affirmation de l'origine indienne des Rroms semble avoir été le suivant : après leur arrivée en Occident, on trouve six mentions de cette origine (de 1422 à Forli en Italie, à 1630 à Bras en Provence). Puis c'est le silence, les Rroms cessent d'être indiens, ils deviennent égyptiens pendant 140 ans... sans doute sous l'influence de l'insistance sur l'Égypte – Ézéchiel aidant, et ceci jusqu'à une mention par Christian Büttner dans la préface de son opuscule de 1771 sur les systèmes d'écriture du monde. Il est intéressant de constater qu'il n'évoque pas ce fait comme un scoop mais simplement comme une preuve de la richesse ethnique de l'Europe. On connaît la suite : Samuel Agoston ab Hortis, auteur du premier traité scientifique (pour l'époque) sur les Rroms, "découvre" leur origine indienne et la publie en 1776, mais c'est sur un faux indice, un malentendu : il s'agit de la conversation entre un étudiant hongrois en théologie qui mentionne à Leiden vers 1760 la tribu des Zingali [tsingali] à des condisciples Sri-Lankais (ou Singalais) qui indiquent comme Singala le nom de leur peuple, île ou région – "absente des cartes géographiques", est-il précisé. Il faut dire que le Hongrois et les Indiens parlaient ensemble latin, chacun avec une prononciation bien particulière. Puis c'est le philologue Johannes Rüdiger qui établi vers 1780 la parenté entre le rromani et le vieil hindoustani – mais le peu de similitude entre les deux langues, comparées sur la base de 23 phrases qu'il fait (mal) traduire dans les deux, empêche qu'on y voie un motif de rapprochement. Par la suite, Heinrich Grellmann s'arroge la paternité de la découverte sur la base de listes de mots que lui avait confiées Büttner. Tout ceci porte à penser que même si l'origine indienne a disparu de 1630 à 1771 des écrits, elle a continué de se transmettre oralement dans les milieux savants pour réapparaître comme une "découverte" dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. De nos jours, elle ne fait plus l'ombre d'un doute – sauf chez les personnes qui la rejettent de manière plus ou moins raffinée pour des raisons idéologiques : surtout négation d'une quelconque identité des Rroms. Cette argumentation ne peut toutefois séduire que les profanes en la matière. Et nos lecteurs ne sont plus profanes !

 

Comme on peut le constater, l'étymologie linguistique ne vaut guère si elle n'est pas intégrée à l'évolution des contextes historiques.

 

Quel usage retenir ?

Actuellement, pratiquement toute la presse française a intégré le mot Rrom (plus souvent écrit Rom) à son usage standard – le double RR étant souvent rejeté par les correcteurs orthographiques, élaborés sans souci de précision en un temps où l'histoire du mot était encore inconnue des programmateurs. On peut se réjouir toutefois, nonobstant certaines réserves d'individus peu au fait de l'Histoire ou inspirés par des considérations idéologiques, de ce que la grande majorité de la presse ne considère plus ce terme comme un néologisme lexical, ni une invention politique. En ceci elle suit les recommandations du Conseil de l'Europe dans le "Glossaire terminologique raisonné du Conseil de l’Europe sur les questions roms/rroms" – guide élaboré en décembre 2006 par Claire Pedotti (Service de la traduction française), Michaël Guet (DGIII) et Aurora Ailincai (dernière édition 18 mai 2016).

En fait les gardiens du temple (ou néophobes) qui s'efforcent de faire rejeter le mot Rrom de tout usage en français n'hésitent pas à utiliser des ruses parfois naïves pour ce faire, ce qui ne fait que trahir la dimension émotionnelle, crispée et non scientifique de leurs menées. Pourtant :

  1. a) cette attitude est contraire aux dispositions légales internationales qui prescrivent l'emploi du nom qu'un peuple utilise pour se désigner, c'est-à-dire son endonyme, en tant que nom que les autres langues doivent intégrer pour désigner le dit peuple. Nous avons vu cela pour Same au lieu de Lapon, pour Unuit au lieu d'Eskimo etc… Dans cette perspective, la non application de ce principe pour les Rroms découle de la posture consistant à leur refuser une identité de peuple ou d'ethnie, pour ne retenir que l'aspect social de délinquence, de misère, de mendicité, d'arriération, de parasitisme et autres clichés mensongers – ce qui déplace le problème du niveau lexical au niveau politique.
  2. b) la notion de Rrom et celle de tsigane ne recouvrent pas les mêmes groupes humains, tant en France qu'au niveau européen et les confondre en une seule entité relève du mépris raciste – cela reviendrait mutadis mutandis à confondre par exemple arabe et musulman… En effet il existe à côté des Rroms un certain nombre de groupes humains éparpillés qui ont parfois été considérés (mais pas toujours) comme "tsiganes/gitans" : les Yéniches, les Moéso-Roumains, les Aroumains, les Balkano-Égyptiens et une demi-douzaine d'autres groupes plus petits sont dits "Peuples sans territoire compact" et le Conseil de l'Europe leur a consacré une session en septembre 2003. Il est reconnu par exemple que les Yéniches sont un groupe (un peuple?) d'origine germanique, mêlé historiquement de divers éléments durant la Guerre de Trente Ans. Ils ne sont pas d'origine indienne et ne sont donc pas Rroms.
  3. c) "tsigane" a une forte connotation négative – notamment en Roumanie, où il désigne le descendant d'esclave, un peu comme Negro aux Etats-Unis. Or Negro n'est plus en usage. En polonais wycyganić signifie "soutirer par ruse" et cyganić "mentir, tromper", comme en slovaque, tandis que ciganiti signifie en serbo-croate "1. mendier; 2. marchander sans fin; 3. puer" et ciganija "coup bas". Mais ces usages ne se limitent pas à l'Europe de l'est: to gyp est "arnaquer" en anglais tandis qu'un objet de piètre qualité ou de contrefaçon est qualifié de gitan en français: des Nike de gitan… ou de tangi en verlan.
  4. d) l'argument ironique prétendant qu'on ne peut supprimer le mot "tsigane" des usages du français ne tient pas, car – si l'on compare à nouveau avec Negro – ce terme est utilisé de manière appropriée dans trois contextes:

- les travaux historiques

- le langage des racistes (par exemple dans des films ou les citations)

- certains aspects artistiques, comme le Negro Spiritual – et un usage similaire de tsigane peut être fait en français. Il en va de même du mot "tsigane". En réalité le mot "tsigane" sert aussi le show-business – sous prétexte de "poésie" mais de manière assez peu convaincante car peu de gens, à part des cercles très étroits et fermés, ne voient dans ce mot la moindre dimension poétique. Il est pourtant utilisé encore par inertie et routine sous prétexte qu'il est romantique. Le romantisme n'a cessé construire et de diffuser des clichés et l'argument manque donc singulièrement de force.

e) on entend aussi dire que "tsigane" n'est pas (ou pas forcément) péjoratif en français. Soit sur le principe, on peut l'imaginer. Voyons toutefois la réalité de manière empirique et prenons pour la démonstration un texte historique et donc objectif et neutre, traitant de l'histoire du phalanstère fouriériste de Scăeni, près de Prahova en Roumanie, une coopérative expérimentale de 1833. Cet épisode de l'évolution du socialisme archaïque est assez instructif en lui-même en termes de politique, mais la question n'est pas là. Ce qui nous intéresse ici, c'est le texte que l'historien et essayiste roumain Sorin Antohi lui a consacré, environ 20 pages de son ouvrage "Imaginaire culturel et réalité politique dans la Roumanie moderne". Quoique cet auteur se soit montré bien meilleur dans d'autres travaux, retenons celui-ci car il permet de mettre en évidence que le mot "tsigane" est bel et bien péjoratif en français, même en contexte neutre. Antohi écrit ainsi p. 40 au sujet de Bălăceanu (le propriétaire terrien qui a donné ses terres pour la fondation du phalanstère de Scăeni) :

"Quant à son non-conformisme, il n'est rien moins que trivial : il divorce d'une femme 'du monde' et, malgré le désaveu public, il légalise une liaison avec une tsigane, une ancienne esclave de son domaine".

Ce texte ne semble pas à première vue entaché de mépris. Imaginons pourtant qu'il ait écrit:

"Quant à son non-conformisme, il n'est rien moins que trivial : il divorce d'une femme 'du monde' et, malgré le désaveu public, il épouse Stanca Constantinească, une Rromni de 27 ans, une des esclaves de son domaine, émancipée lors de la fondation du phalanstère et qui était aussi l'institutrice de la classe des filles". [c'est la vérité historique]

Maintenant comparons les deux textes. La différence de connotation entre une "tsigane" et une "Rromni" saute aux yeux – à tel point que l'expression "non-conformisme [...] trivial" devient inadéquate et que "épouse" s'impose au lieu de "légalise une liaison".

C'est la raison pour laquelle il est indispensable d'utiliser le mot Rrom dans tous les contextes neutres et objectifs, notamment en histoire et dans tous les domaines de la pédagogie. Quant au mot "gitan", s'il est bien moins chargé de connotations négatives que "tsigane", il n'en est pas moins impropre et il convient d'en réserver l'usage aux Kalorrés, c'est-à-dire aux Rroms ibériques (y compris ceux qui ont reflué vers la France) ayant perdu l'usage quasi total de leur héritage linguistique rromani.

Il n'est pas rare que des personnes qui découvrent d'un seul coup tous ces mécanismes lexico-historiques les qualifient de "compliqués". En réalité c'est la vie elle-même qui est compliquée, elle l'a toujours été et ce n'est pas près de finir – et elle l'est d'autant plus lorsque des dilettantes, racistes ou pas, la compliquent encore plus ou moins délibérément en accumulant les malentendus. Il devient alors en effet très "compliqué" de tout reprendre pour détricoter les simplifications abusives et souvent contradictoires, accumulées au cours des siècles jusqu'à constituer un vrai nœud gordien conceptuel. L'Histoire et les historiographes simplificateurs ne font pas de cadeaux aux subalternes, surtout s'ils présentent une alternative culturelle qui dérange la pensée unique routinière.

Munis de ces connaissances, nous pouvons dans un numéro suivant aborder la question des périodes de mobilité et de stabilité du peuple rrom au cours de l'Histoire.

 

 

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