11/02/2018

Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (1)

image_mini.pngQuelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?  Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts,  par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.

Même si pour la plupart des Européens il semble possible d'interchanger allégrement les mots "Rroms", "Tsiganes" et "Gitans", ces trois vocables ne recouvrent pas les mêmes réalités dans les faits. Nous reviendrons sur leurs différences qui sont bien plus que des nuances et nous nous contenterons pour le moment de détailler ici l'étymologie et l'Histoire de chacun de ces trois mots.

Aujourd'hui l'endonyme "Rrom".

RROM : Le mot Rrom (souvent simplifié en Rom) est issu du sanscrit tardif ड़ोम्ब [ḍomba] ou [ṛomba][1], féminin ड़ोम्ब्नी [ḍombnī] ou [ṛombnī] "musicien (en particulier, et au départ "percussioniste" – on sait l'importance des percussions dans la musique indienne)", puis plus généralement "artiste, bayadère, acteur/actrice de théâtre sacré dans les temples" (en ce qui concerne l'ambivalence de la première lettre en sanscrit (ḍ ou ṛ), elle s'explique du fait que pratiquement toutes les langues indiennes du nord négligent la différence entre les consonnes [ḍ] et [ṛ] mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire). Le passage d'un sens d'identité artistique au nom de l'ethnie, du peuple, ainsi qu'au sens de "mari, époux (rrom)", est peut-être lié au nombre important d'artistes au sein de la population déracinée de Kannauj en 1018 – et dont la profession était manifeste, ce qui a pu frapper les habitants des territoires traversés et expliquer l'extension de ce mot à l'ensemble du contingent.

Contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout, le mot "Rrom" n'est nullement un néologisme inventé par des politiciens contemporains, puisqu'on en relève la première occurence en 1385 sous la forme Romiti dans le récit de voyage en Terre Sainte du moine florentin Lionardo di Nicollò Frescobaldi à l'occasion de son passage à Methoni, enclave vénitienne du Péloponèse. La forme Ρομίτης [romitis] est toujours en usage en grec moderne. C'est cette racine qui est à la base de Romanichel (en anglais Romanichal), de rromani sel litt. "peuple rrom".

A l'exception de quelques groupes (surtout en Espagne, France, Royaume uni et Allemagne) la quasi totalité des Rroms utilisent quotidiennement le mot Rrom pour se référer à leur propre ethnie, de la Grèce à la Finlande et de la Russie au Nouveau Monde.

Rappelons pour finir la justification de la graphie recommandée avec double "rr" (graphie souvent raillée par ceux qui manquent d'information): la langue rromani distingue avec autant de clarté deux types de "r" que le français distingue "v" de "b" (distinction non perçue par les Espagnols, ce qui n'empêche pas la différence entre "viens" et "bien") ou bien "l" de "r" (distinction non perçue par les Japonais, ce qui n'empêche pas la différence entre "élection" et "érection"). Le "r" roulé du rromani s'écrit "r simple" (il provient du sanscrit [r]) alors que l'autre s'écrit "rr double" (il provient d'autres consonnes). Il se trouve – tout à fait par hasard, que le son écrit "rr" apparaît à l'initiale du mot Rrom, d'où cette graphie du nom ethnique des Rroms.

Il ressort de ces considérations que le terme le plus adapté serait Romanichel – s'il n'avait été chargé depuis longtemps de connotations insultantes par les populations riveraines. Il est difficile de revenir sur cette évolution et le mot Rrom peut désormais de le remplacer avantageusement, d'autant que Romanichel est sémantiquement un collectif ("peuple rrom") abusivement utilisé au singulier pour désigner un membre de ce peuple et manquant de féminin.

 

[1] Presque toutes les langues indiennes négligent la différence entre les lettres [ḍ] et [ṛ] (il s'agit de "rétroflexes" c'est-à-dire de consonnes prononcées avec la pointe de la langue retournée en arrière en touchant le palais) mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire.

 

La suite prochain billet - Tsigane

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Commentaires

@Degoumois - A moins d'être stupide, vous connaissez la réponse !

Écrit par : djemâa | 12/02/2018

Bonjour,

C'est hyper compliqué!

Dans le monde arabe les Rroms sont nommé Nawar ( vivant encore souvent sous des tentes). "Roum" étant le nom donné aux...chrétiens orthodoxes (donc rien à voir)

En Europe les Yéniches (un des peuples de la Suisse dont la langue est spécifiquement reconnue) sont par principe de vie des non sédentaires, souvent pris pour des Rroms qu'ils ne sont pas. Ils parlent une langue germanique et se revendiquent symboliquement comme ...celtes (difficile à vérifier mais c'est une parole à entendre)Ils sont parfois nommés les "gitans blonds" Ils sont alsaciens, suisse autrichiens, allemands...
Mais dans la vraie vie de par la non-sédentarité ils ont partagé avec les groupes venus de l'Inde ( gitans etc.) Et parfois se sont mariés. Cela complexifie !

Mes articles du @blogneidinger sur le sujet:j'avais essayé de ...décrypter par une analyse . Le sujet reste compliqué

http://duboutduborddulac.blog.tdg.ch/archive/2012/11/01/yenich-ce-peple-qui-se-dit-celte.html

http://duboutduborddulac.blog.tdg.ch/enquete-yeniche-celte/

http://duboutduborddulac.blog.tdg.ch/archive/2013/12/13/zigeuner-l-extermination-tzigane-250871.html

Écrit par : S Neidinger | 12/02/2018

Merci Sylvie, Marcel Courthiade sans doute vous répondra, sur les Nawar rien ne prouvent encore qu'ils soient Rroms, (moi-même, je le croyais) il se pourrait qu'ils appartiennent à ces groupes marginalisés qu'on taxe de Rroms et eux finissent par y croire et se revendiquer à une appartenance qui n'est pas la leur, idem pour les Domaris. Les études sur le sujet des Nawar viennent à peine d'être débutées et les chercheurs se penchent depuis peu sur le sujet. Nawar vient du mot feu, et on a associé ce nom à tous ceux qui travaillaient de loin ou de près avec cet élément.

Écrit par : djemâa | 12/02/2018

@S.Neidinger - C'est la vie qui est compliquée, elle l'a toujours été et ce n'est pas près de finir - et encore plus lorsque des dilettantes, racistes ou pas, la compliquent encore en accumulant les malentendus. C'est alors très "compliqué" de tout reprendre pour détricoter les simplifications abusives et contradictoires, accumulées au cours des siècles jusqu'à constituer un vrai nœud gordien conceptuel.
Mais si ce billet est hyper-compliqué, les prochains (sur "tsigane" et "gitan") paraîtront hyper-compliquissimes... Car l'Histoire et les historiographes simplificateurs ne font pas de cadeaux aux subalternes, surtout s'ils présentent une alternative culturelle à la pensée unique routinière. Alors pour les prochains billets - un conseil : relisez votre Histoire de l'Empire byzantin et des Croisades...
Le rapprochement entre Rroms et Nawar semble abusif, issu des préjugés identifiant systématiquement les divers types de "nomades" à des Rroms - alors que seulement 2% de ces derniers au niveau Européen ont un mode de vie mobile. Ce trait relève de l'imaginaire européen et non de la réalité ethnologique. Les arguments du prof. Ian Hancock pour dissocier Rroms et Nawar me semblent convaincants (voir son site http://www.radoc.net/).
Roum se réfère à tous les chrétiens, certes plus spécifiquement les orthodoxes grecs, puisque le sultanat de Konya s'appelait aussi sultanat de Rum du fait que Byzance s'estimait héritière de Rome - d'où le mot Romiosyne (Ρωμιοσύνη "identité orthodoxe grecque ou grecque orthodoxe [de Constantin à la Grande Idée]".
Il est vrai que les Yéniches sont un groupe (un peuple) d'origine germanique, mêlé historiquement de divers éléments durant la Guerre de Trente Ans. Ils ne sont pas d'origine indienne et ne sont donc pas Rroms. Les Yéniches, les rroms, mais aussi les Balkano-Égyptiens, les Moéso-Roumains et une demi-douzaine d'autres groupes plus petits sont des Peuples sans territoire compact et le Conseil de l'Europe leur a consacré une session en 2003 (cf. site http://www.moinetteprod.fr/ubibene/whyUbibene.html).
Quant au mariage, c'est un phénomène individuel sans impact en principe sur un patrimoine collectif : de nombreux Japonais ont épousé des Gitans par admiration pour le flamenco, mais cela ne remet en question ni l'identité japonaise, ni la gitane.
Mais si l'on suit la logique historique, il n'y a rien de plus compliqué que pour l'Histoire d'autres peuples - simplement pour les autres peuples, tout a été appris à l'école petit à petite et c'est plus digeste.

Écrit par : mcourthiade | 12/02/2018

MERCI pour ce billet très instructif

Écrit par : lovejoie | 13/02/2018

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