12/10/2012

A pieds joints dans le poto-poto

3211461915.jpgMon invité Karl Grünberg

(son blog www.potopoto.blog.tdg.ch)

Pour contrer le racisme il ne faut pas hésiter à se mettre dans le poto-poto [1]

Calé au comptoir et glacé d’effroi le sot se lâche « Un coup de Rom, garçon ». Il croit retisser du lien social sur le dos des exclus.

En sommes-nous là ? Fustigeant les supposés méfaits des Gens du voyage les médias ont sonné cet été le retour de la Zigeunerfrage, de la Zigeunerplage[2] comme disaient « nos » autorités à nos arrière grands-parents.

A-ssez ! Ah la pile d’articles pleurant les malheurs d’un paysan dont le champ reçut un mariage gitan! Et les appels à l'action du bel Oskar flanqué de ses jeunes sympathisants! Entouré de 25 député-e-s de toutes les tendances de droite, il dépose le 12 septembre une motion urgente: « Motion 12.3700. Le Conseil fédéral est chargé de prendre les mesures nécessaires pour que les groupes de gens du voyage payent une caution substantielle dès le moment où ils s'installent sur un terrain en Suisse. En cas de refus de s'acquitter de cette caution, ils doivent être expulsés immédiatement ».

Essoufflés par le récit effarant des misères du paysan, les lecteurs et lectrices ont-ils vraiment vu ce qui pourtant était écrit partout: le paysan a reçu des Gitans 5500.- francs pour avoir mis un week end durant son champ à leur disposition.

Comment décoder cette « affaire » ? En lisant la tête froide l’information documentée qu’a publiée Le Matin le 30 juillet 2012 ? « Les déjections humaines laissées par les Gitans sur un champ destiné au fourrage du bétail à Collombey-Muraz (VS) peuvent provoquer une maladie bovine appelée la cysticercose. Sur les 1200 Gitans présents, «la probabilité que l’un d’entre eux soit porteur du ver solitaire est là», admet Jérôme Barras, le vétérinaire cantonal. Si le bétail est nourri avec ce fourrage, il risque d’être contaminé. Impuissant, Jérôme Barras ne peut toutefois agir. «Il est impossible de prélever toutes ces déjections. Et cette maladie ne se détecte qu’à l’abattage. Si une bête est contaminée, sa viande devra alors être congelée et perdra plus de la moitié de sa valeur marchande.»

Soit un champ de 17 hectares (170 000 mètres carrés). Tous les Gitans y auraient-ils fait caca ? Si par extraordinaire ce fut le cas et si un caca couvrait un carré de dix centimètres de côté, quelle surface couvriraient 1200 cacas ? Un carré de 3 mètres 50 de côté. Moins de la dix-millième partie du champ; dix sept hectares formant un carré de 412 mètres de côté.

Le vétérinaire cantonal vaudois est encore plus prudent. Selon Le Matin il a considéré la probabilité qu’un Gitan soit porteur du ver solitaire dit le ténia. Son caca couvrirait alors une surface beaucoup plus petite que la dix millionième partie du champ. Quelle est la probabilité qu’une vache broute cette herbe-là ? Et quand ce serait le cas, et si cette vache devait être mangée, sa carcasse étant congelée dix jours, sa valeur marchande diminuerait de moitié.

Quelle masse d'articles merdiques l’infime probabilité de cet incident ne nous a-t-elle pas valu!

Conclusion

Le conseiller fédéral et admirateur de Mussolini Giuseppe Motta, écrivait, le 19 avril 1920, ce qui inspire encore, apparemment, beaucoup trop d’esprits : «(L)'irruption toujours plus fréquente de Tziganes en Suisse et le danger de propagation de la fièvre aphteuse (...) qui pouvait en résulter, nous ont engagés à enjoindre aux cantons limitrophes, par circulaire du 23 décembre 1919, l'ordre de fermer aux Tziganes la frontière du pays aussi strictement que possible, et de refouler de leur propre chef à la frontière d'où ils viennent ceux d'entre eux qui envahissent le territoire frontière, cela d'ailleurs sans internement préalable»[3].

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[1] Poto-poto, nom masculin, Boue, gadoue, embrouille, cafouillis, du wolof , potopóto « boue ». d’abord utilisé par les coloniaux du Congo belge et du Congo français, ce terme est maintenant utilisé en Belgique, au Bénin, au Congo-Brazzavile, au Congo-Kinshasa, en Côte d’Ivoire, en Centrafrique, au Sénégal, au Tchad, et au Togo, (http://fr.wiktionary.org/wiki/poto-poto). Le suisse romand petchi le rend à merveille. Poto-poto lui sera pourtant préféré pour des raisons évidentes: ce synonyme venu d'ailleurs universalise sa signification et lui donne une nouvelle saveur. Petchi, nom masculin, désigne boue liquide ou neige fondante; fig. gros désordre, ennuis.

[2] Zigeunerfrage (question tzigane), Zigeunerplage (peste tzigane) appartenait au vocabulaire administratif du début du 20e siècle. Comme Judenfrage (question juive). Überfremdung, altération excessive de l’identité nationale se dit toujours.

[3] FF 1920, 2, pp. 566 ss in "Suisse 1900 -1942. Un essai sur le racisme d'Etat", Anne Weill-Lévy, KarI Grünberg, Joelle Isler, Editions CORA, collection "Des noms. Des faits. Des dates" 1999, Lausanne.

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