10/01/2010

Le purgatoire français des Rroms d'Europe

 

290338.jpgLe 16 novembre 2009, dans le centre de Montreuil, rue de Paris, face au palais des congrès qui abritera neuf jours après le Salon du livre pour la jeunesse, trente hommes femmes et enfants trop visibles sont chassés par la force publique d'une friche où ils habitent dans des baraques, détruites sur le champ. Affolés, ils poussent alors en colonne des charriots où sont rassemblés des restes de leur habitat détruit par les autorités jusqu'à un abri sauvage plus loin dans la ville, où dorment des clochards. Des chiens et leurs maîtres en uniforme d'une société de sécurité leur en ferment l'entrée. Ils poursuivent jusqu'à un terrain étroit où ils campent la nuit, cachés au milieu de leurs effets, et sont réveillés le jour par des agents de la mairie et de la police qui leur ordonnent de fuir.

Affaiblis par la force publique qui les harcèle, les prive de sommeil, de nourriture, d'hygiène, ils reforment pendant plusieurs jours la petite colonne qui erre puis s'arrête sur un trottoir entre la friche purgée des ruines de leur ancien logis et la halle Marcel-Dufriche où le ministre de la culture M. Mitterrand et la sénatrice-maire Mme Voynet célèbrent l'ouverture du Salon. Un des hommes de la colonne avance et menace de se brûler face à la ligne d'hommes en armes, CRS rieurs et grimaciers, qui l'écartent de la foule des spectateurs.

La nuit tous rentrent au trottoir proche où ils survivent sous la pluie contre le mur du chantier d'une future synagogue où, quelques jours après, un arrêté de "désinfection" est affiché. Il est certifié sur papier exécutoire par la maire Mme Voynet, et annonce dans la bouche des agents qui viennent l'exécuter une opération de dératisation. La colonne se reforme et avance jusqu'au square de la République où des agents de police viennent les forcer sur ordre de la mairie de quitter le lieu au prétexte qu'y jouent des enfants non-roms.

290339.jpgSi ces Roms originaires d'Alba Iulia en Roumanie prennent au fond de leur désolation la figure de fantômes, c'est que la politique dont ils sont l'objet est une fabrique de revenants. C'est une machine juridique dont le moyen est de criminaliser la présence des êtres afin de produire et reproduire leur disparition. La circulaire de 2006, signée par Claude Guéant  pour le ministère de l'intérieur, relative aux conditions de séjour et de travail des ressortissants roumains à l'entrée de leurs pays dans l'Union européenne soumet leur accès au travail à une procédure impossible qui, dans son principe, entrave sa fin. Ce qui leur reste alors comme moyen de subsitance et d'habitation là où ils ont le droit d'être, tombe sous le coup des deux lois Sarkozy sur la sécurité et l'immigration qui achèvent de les exclure du champ des droits civiques.

Dans l'esprit et dans la lettre, cette juridiction exceptionnelle est similaire à celle instituée par le décret-loi Daladier du 2 mai 1938 sur la police des étrangers. Les conséquences jusqu'ici sont, d'une part, le développement sur le territoire français d'une persécution irrationnelle des Roms roumains et bulgares, d'autre part, la falsification du nombre d'expulsions annoncées au ministère de l'identité nationale par la répétition des disparitions de ceux dont le retour est, en vertu de la juridiction européenne, le droit. La logique de cet esprit veut que le fichage biométrique par prélèvement ADN sur base raciale est virtuellement effectif dans le corps de la loi, mais rendu inactuel par la condamnation officielle, par les instances européennes, d'une action similaire de l'Etat italien.

La dernière conséquence de cette juridiction purgative, c'est la formation à l'iniative de municipalités d'opposition d'un dispositif qui retient à chaque purge un dixième environ de la population destinée à disparaître en la maitenant en vie dans d'étranges purgatoires qui portent le titre de "villages d'insertion".

Le prèlèvement de la fraction sur le nombre de la purge est arbitré par une maîtrise d'œuvre et suivant des critères sociaux et sanitaires qui décident du partage entre la rétention d'une présence privée de droits et sa disparition revenante. Ces villages pour fantômes ont la forme matérielle le plus souvent de baraquements alignés sur plusieurs rangs fermés par une enceinte. Une seule porte étroite est ouverte et gardée par des chiens et leurs maîtres en uniforme de société privée par où seuls les êtres inscrits comme hébergés sont libres de passer. A tout autre vivant l'accès est interdit. Le bâti est apporté par l'ancienne Société nationale de construction de logements pour les travailleurs algériens (Sonacotra) dont l'histoire est celle d'un conflit violent entre hébergés et hébergeants. L'ambition des concepteurs de ces dispositifs est de les voir s'étendre à l'ensemble du territoire au motif que leur expansion sera à la mesure de la croissance interne et rentable de leur maîtrise.

290349.jpgUn purgatoire est une zone qu'inventent les vivants pour se défendre du retour parmi eux de ceux qu'ils ont fait disparaître, dans l'attente d'un enfer dont ils ne reviendront pas. Ces villages d'insertion sont en fait et en droit similaires à des "centres de séjour surveillé" tel celui de Gurs ouvert en mars 1939 par le gouvernement d'Edouard Daladier, qui dans le mouvement de sa très rapide mutation enferme de nombreux fantômes fabriqués par le décret-loi du 3 mai 1938, dont la philosophe juive allemande Hannah Arendt. Si le contexte de 1939 est celui d'une menace d'invasion par un ennemi militaire, le Reich, le contexte de 2009 est celui de la formation abstraite d'un ennemi imaginaire, l'islam, dont les Roms pourraient être partie de la cinquième colonne.

Si les camps sont à l'aurore de l'Europe reconstruite, les signes actuels et actifs de sa ruine indiquent qu'ils peuvent aussi bien être le lieu de son prochain crépuscule. Tant que des Etats d'Europe manifesteront les signes de sa ruine des Roms et d'autres manifesteront les stigmates de leur désolation.

Pierre Chopinaud est traducteur de la langue romani

Source : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/01/11/le-purg...

 

PHOTO  : Fab William Alexander http://fabwilliamalexander.darqroom.com.

07:04 | Tags : pierre chopinaud, fab william alexander | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

On peut pas vraiment dire que tout ça inspire les foules!

Écrit par : dominiquedegoumois | 16/01/2010

L'adresse du site Darqroom a changé c'est désormais : http://fabwilliamalexander.darqroom.com.

Cordialement.

Écrit par : Fab | 17/06/2010

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