01/10/2008

Langue rromani : Enjeux politiques et culturels

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Marcel Courthiade
Professeur à l'INALCO,
responsable des études linguistiques Rromani,
Commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l'union Rromani internationale, Paris







Enjeux politiques et culturels

Découper le rromani en plusieurs "langues distinctes", sous prétexte de respecter chacune d'elles en tant que telle, comme une sorte de fétiche intouchable , insister sur les éléments de divergence (ou en inventer de nouveaux comme des écritures différentes) et nier tout ce qui fait la convergence, c'est non seulement nier l'existence d'une identité et d'une culture mais encore mettre la langue face à des défis impossibles dans la pratique : obliger à publier (ou enregistrer) en cinq, dix ou vingt variantes ce qui pourrait être fait en une seule, pourvu que la clé des correspondances permette à tous les Rroms d'y avoir accès. Comme de telles productions sont bien entendu irréalistes d'un simple point de vue financier, on limite l'espace de circulation de chaque texte au parler local qui l'a vu naître – surtout si tout mot nouveau est en même temps frappé d'une fatwa. C'est maintenir la création en vase clos, c'est faire tourner les souvenirs de traditions comme un hamster dans sa cage. C'est rendre la culture et la langue désuètes et en éloigner les locuteurs qui sont partie prenante d'autres cultures aux horizons bien plus vastes. C'est empêcher la réflexion sur le social, le politique, avec le regard original que la langue et la culture lui confèrent. C'est ce que l'on appelle un linguicide car une langue meurt avant tout quand elle n'a plus rien d'original à dire. Quand elle n'est plus perçue comme nécessaire pour une raison ou une autre. A l'inverse, la section de rromani de l'Inalco s'efforce de retrouver les écrits littéraires à petit tirage local, de les transcrire dans cette écriture commune pour les rendre lisibles à tous les Rroms d'Europe (ceux qui savent le rromani) tout en respectant les spécificités locales et de les diffuser en rééditions ou par voie électronique – tout en encourageant les acteurs culturels de leur donner une seconde vie par la scène, la récitation, la chanson ou diverses autres activités.

Il n’est pire sourd


Alors refuser au rromani les soins dont ont profité les autres langues et figer tels quels ses parlers aujourd’hui lacunaires (en raison de l’oubli) au lieu de développer comme pour les autres langues une stratégie de récupération des éléments perdus combinée à une pédagogie raisonnée d’entraînement à l’intercompréhension des différences (comme cela se fait par exemple pour l’espagnol dans les pays hispanophones), n’est-ce pas de la discrimination pure et simple ? Certes, l’axiome très tendance soutenant qu’il n’existe pas de parlers lacunaires mais seulement des "normes alternatives" est convoqué pour justifier cette attitude mais on peut se demander pourquoi il cesse d’être vrai pour les autres langues : ainsi on ne déclare pas au fils d’un immigré portugais que son portugais mêlé de français est une norme alternative qui vaut bien la langue de Saramago. Si ce fils de l'immigration veut s’affirmer comme héritier du patrimoine portugais, il devra apprendre – ce que les paternalistes n’imaginent même pas en rromani, car ils préfèrent flatter ceux qui estiment qu’ils savent tout sans avoir rien appris, du seul fait qu’ils sont nés Rroms. Ils se font ainsi des alliés faciles qu’ils impliquent dans des ONG à leur service – alors que les autres Rroms, sans lien eux avec cette politique télécommandée, estiment tout naturellement que l’apprentissage est indispensable en rromani comme en toute autre langue pour élargir ses connaissances. Mais qui ira les consulter ?

Le racisme va plus loin : non content de morceler la langue sur la base de dissemblances anodines, comme nous venons de le voir, il prétend que les Rroms ne sont pas capables (pour des raisons sociales, ou dans le meilleur des cas par manque d'intérêt) d’apprendre une écriture spécifique de leur langue en plus de l'écriture de la langue dominante de leur pays et que c’est donc cette dernière qu’il faut utiliser en rromani. Si l’on appliquait cette règle à l’anglais, pipol uud rajt ingliš zis uej en Serbie, youzing razeur zisse euzeure oueille en France et stil anăzăr uan, laic zis for instăns en Roumanie, νοτ του μένσεν δι ουαν πίπολ ουντ χαβ του λερν… en Grèce енд уи шуд нот фогет les pays d'écriture cyrillique. Τout le monde est d'accord qu'il serait loufoque de multiplier les écritures de l'anglais... Mais voilà, le rromani ne mérite pas le même respect que l’anglais... et la même phrase du même dialecte revêt selon les alphabets les formes les plus bizarres – mettant au défi quiconque de la reconnaître. Comble d’insanité, des Rroms de plusieurs pays se retrouvant dans un pays tiers devraient ipso facto changer d’écriture – ou bien garder plusieurs écritures côte à côte. Belle simplification ! Ceci bien entendu entretient cloisonnement et émiettement et, à l’heure où pour les autres peuples on ne jure que par la « dimension européenne », les paternalistes se mettent en quatre pour morceler le rromani, langue profondément paneuropéenne.

Une fonctionnaire du Conseil de l’Europe ne me disait-elle pas l'an dernier qu’une telle foison d’alphabets était une richesse ? Je lui demandai alors pourquoi elle privait sa propre langue (en l’occurrence l’allemand) de cette richesse ? La réponse fut « ce n’est pas la même chose ».
En réalité il s’agit, derrière une parodie de promotion des langues minoritaires, de limiter l’usage du rromani aux clubs du samedi et à une heure ou deux d’enseignement scolaire, comme une langue morte, embaumée et momifiée, tout en pleurnichant sur la disparition du patrimoine linguistique de ces pauvres tsiganes – qui de toute manière ont bien d’autres chats à fouetter que leur idiome avec leur misère et leurs problèmes sociaux… Le rromani est réduit à un objet de curiosité et d’exotisme en péril et il lui est refusé de devenir un acteur égal aux autres langues dans les réseaux de la réflexion, de la politique, des médias, de tout ce qui est lieu de production et d’échange de pensée. L’Europe du nord s’est fait une spécialité de ces requiems hypocrites mais ce qui est grave c’est que la Division des politiques linguistiques lui emboîte le pas et diffuse dans tous les ministères de l’enseignement des 44 Pays-Membres des portfolios inoculant cette idéologie douteuse – mais bien emballée dans les slogans les plus démocratiques qui soient (c’est une profession). En réalité leur démocratie consiste à élaborer des politiques linguistiques spécieuses dans le secret des « réunions d’experts » fermées, par un système de listes noires, à toute voix soulevant des doutes sur les dites politiques ou apportant des propositions alternatives - ceci sous le prétexte de ne pas laisser des personnes « conflictuelles » compromettre la bonne tenue de "réunions qui coûtent cher au contribuable" – un souci si honorable des finances publiques ne devrait pas se limiter à ce secteur…. Cette triste besogne de démembrement de la langue vivante et florissante de millions de Rroms dispose ainsi de ressources politiques et administratives européennes pour s’opposer à toute approche alternative; elle fait obstruction au projet en marche avec succès depuis trente ans et qui consiste à faire converger petit à petit les parlers vers un système commun lequel, sans entraver l’intercompréhension, respecte le patrimoine de chacun et permet un enrichissement mutuel des variétés de rromani. L'intolérance institutionnelle s’exerce donc contre le choix de l’unité dans la diversité et contre l’approche additive paneuropéenne, préférant privilégier une approche restrictive, soustractive, provinciale qui consiste à éliminer du rromani tous les éléments dès lors qu’ils sont inconnus de tel ou tel Rrom – rendant ainsi « notre langue si pauvre et nue ». On imagine ce que serait le français si on en bannissait chaque mot inconnu de tel ou tel Français... au lieu d'enseigner le vocabulaire aux enfants des écoles.

C'est pourtant une caste d'institutionnels unilingues (ou bilingues en deux langues majoritaires, ce qui revient presque au même) qui souffle le chaud et le froid, alors même qu'ils ne peuvent pas imaginer la situation d'un locuteur minoritaire dans sa relation délicieusement ambiguë de chaque instant avec les différents niveaux, langues et registres. Loin de moi l'idée de les condamner : ils sont simplement comme un sourd dans le plus beau des concerts ou un aveugle face à une roseraie. Certes Henri Giordan écrit "l'histoire des langues régionales ou minoritaires en Europe montre que leur maintien en vie n'est pas le résultat de politiques mises en place par les Etats ou les institutions multilatérales " et nous n'attendons pas grand-chose d'eux; ceci dit la mort de ces langues peut être accélérée par de telles politiques, eu égard à leur pouvoir sans véritable contre-pouvoir puissant, si ces politiques gardent une attitude de condamnation systématique et partiale des efforts réalisés et appréciés par les usagers. En effet ils peuvent mettre hors-la-loi d'une simple signature tout un projet linguistique, et ce n'est pas égal que des fonds importants financent des projets de cloisonnement du rromani en cinq, dix ou vingt langues ou au contraire qu'ils servent à un projet d'intégration à l'échelle européenne. De cela dépend l'extension de la diffusion et l'existence même par exemple d'une télévision rromani. Ce refus de reconnaissance condamne l'expression du peuple rrom à l'amateurisme local, ce qui fausse totalement la notion de "concurrence" et tue dans l'œuf toute entreprise d'ambition européenne.
Dans la réalité, les gouvernements des divers états européens, notamment la Roumanie, la Slovénie, la Hongrie , se montrent en général bien plus compréhensifs que Strasbourg et c'est tout à leur honneur. Pourtant, il suffirait d'une changement politique mineur dans ces pays pour qu'ils prêtent davantage l'oreille à l'Europe frileuse qu'à leurs Rroms (eux-mêmes bien divisés politiquement, comme tout groupe humain) et que le capital accumulé tombe ainsi à l'eau.

Contradictions des détracteurs
Il faut ajouter que les détracteurs du rromani du rassemblement n’en sont pas à une contradiction près : ils demandent un vocabulaire riche mais condamnent la mise en commun des ressources de l’ensemble des parlers – comme étrangère au locuteur de base ; ils réclament un système adapté au monde moderne sans accepter la néologie, qu’elle se fonde sur la dérivation ou sur l’emprunt de mots étrangers, même internationaux (alors qu’en arabe ou en roumain, plus des deux tiers du vocabulaire est néologique – sans que personne ne s’en offusque) ; ils prêchent pour la communication sans frontière et l’égalité des peuples mais dépècent le rromani en colifichets exotiques ornant le paysage des divers Etats, bien sûr privés du potentiel qui leur permettrait d’accéder aux débats de société importants ; ils invoquent la sauvegarde du patrimoine ancien sans accepter de remettre les mots anciens ou devenus locaux en circulation : certes on ne dit pas tous les jours griotte, chénopode, étrier, faîtière, bardot ou filasse – sans parler des mots, des nuances et des images qui n’ont pas d’équivalent en français ou anglais mais la langue est bien plus que l’usage quotidien pratique : elle comprend aussi les mots et notions utilisées rarement, voire très rarement, avec leurs connotations ; c’est ce qu’on appelle la Culture (aussi bien au sens académique qu’au sens populaire ou ethnologique du terme). Par complaisance, les politiques en place actuellement tendent plutôt à promouvoir des basilectes locaux – comme une série de globish, ou plutôt de tsiglobish, séparés les uns des autres et vidés de tout patrimoine culturel, quitte à vouloir leur réinventer artificiellement des patrimoines factices.

Mais les affirmations gratuites ne font pas peur non plus aux détracteurs : ainsi déclarent-ils à tous vents que "les Rroms n'acceptent pas la standardisation du rromani", ce qui est une contre-vérité – même s'il leur est toujours facile de convaincre tel ou tel Rrom alibi à portée de main de dénigrer le rromani ou sa forme européenne – souvent de bonne foi après un léger brushing de cerveau. Ces manipulations sont banales dans toutes les minorités. On a alors parole contre parole la constatation que le rromani du rassemblement jouit d'une large sympathie parmi les Rroms et l'allégation que ceux-ci "ne trouve pas leur acceptation" – selon l'expression consacrée. Comme cette dernière correspond davantage que la simple observation au cliché du Rrom farouche et rebelle à toute norme, y compris linguistique, c'est elle qui se propage le plus facilement parmi les institutionnels détenteurs d'autorité et oriente leurs décisions dans un sens destructeur. Les institutionnels qui perçoivent les véritables enjeux existent pourtant, fort heureusement, mais ils sont encore minoritaires.

Un autre sujet favori est l'opposition de la langue du rassemblement à une supposée liberté de parlers locaux, se standardisant localement avant de se développer progressivement pour se fondre en une langue commune avec le temps – on reconnaît le rêve de Staline. Même en laissant de côté le fait que ces parlers locaux ont plutôt tendance à fondre tout cours dans la société moderne, la réalité est toute autre : chacune des tentatives de "standardisation locale" (en fait simple transcription dans une adaptation, souvent anglicisée, de l'alphabet de la langue dominante) a la prétention de s'imposer à l'ensemble des Rroms de l'Europe sans toutefois avoir d'assise dialectale large ni de mécanisme d'intégration des autres variétés du rromani, juste une transcription élaborée à partir de l'idiolecte de l'auteur mais promue en principe, pour des raisons qui ne sont pas que linguistiques, au niveau de norme européenne, rendant du même toute "fusion" impossible. En outre une telle fusion est censée conduire à une norme unique, ce qui n'a plus de raison d'être en notre siècle où nous savons gérer une norme flexible respectueuse des diverses spécificités. En outre, ces "standardisations locales" n'ont donné naissance à pratiquement aucun écrit, si ce n'est des manuels d'initiation avec des textes sur mesure, alors que le rromani du rassemblement a produit quantité d'ouvrages importants dans de nombreux domaines et pays – même si la Direction des politiques linguistiques estime insignifiant ce fait établi.
La négation va encore plus loin puisque par exemple un fonctionnaire de l'OSCE, M. Dan Doghi, a déclaré dans un séminaire rrom à Struga en 2006 "Le lancement de leçons de langue et culture rromani ne conduira pas à l'intégration mais à la ségrégation pour les Rroms; ils n'ont pas besoin d'enseignement dans leur langue maternelle" – propos confirmés à moi-même par l'attachée culturelle américaine qui me disait en été 2007 "L'usage du rromani sépare les Rroms de la société dans son ensemble (mainstream)". A nouveau deux poids et deux mesure par rapport à d'autres langues.

La Culture, cette arrière-boutique de la langue

Or, si l’on ne dispose que des ressources du quotidien dans sa langue maternelle (c’est aussi le cas de nombreux enfants de migrants qui ont perdu la maîtrise de leur langue maternelle avec toutes ses finesses mais n'ont acquis de la langue du pays d'accueil qu'une connaissance très superficielle), si l'on est privé des mots sortant un peu du basilecte de survie, orphelins de ces myriades d'expressions irremplaçables avec leur charge culturelle et émotive, on est comme un commerçant sans stocks, un banquier qui n’aurait que son argent de poche ou un ordinateur pourvu seulement de mémoire RAM et non ROM. C’est ce qui empêche de nombreux Rroms, de même que bien des immigrés dans la même situation, d’être pour l’écrivain, comme le dit Albert Memmi, « celui qui non seulement comprend la langue de ses écrits, mais toutes les nuances de son cœur, les résonances de sa mémoire, même celles dont il n’a pas conscience, et qu’il découvre lui-même, étonné et ravi […], ce public miraculeux, mais banal pour quiconque d’autre, spontanément accordé à ses écrivains par cette loi secrète qui fait une communauté culturelle ». Bien sûr en parlant d’écrivains, nous pensons à tout créateur en rromani, sans limitation à l’imprimé.
Certes il y a création originale chez ces enfants, nous disent les pédagogues, mais c'est bien peu à côté des immenses trésors perdus : langue, images et sagesse – lesquels trésors d'ailleurs n'ont jamais empêché la création, le plus souvent au contraire ils la nourrissent. On aborde là des questions complexes de pédagogie de la langue maternelle, qu'il n'y a pas lieu de développer ici.
Il est clair qu’un Rrom dans cette situation et qui par ailleurs a pu acquérir par l’école et les médias dans la langue majoritaire des ressources qui manquent en langue d'origine sera bien peu enclin à développer son parler maternel, dont l’arrière boutique culturelle est si vide. Peut-on le lui reprocher ? Peut-on lui reprocher de ne pas lire dans une langue rudimentaire qui lui semble une coquille vide ? Surtout si les institutions freinent la publication… En effet, au-delà de la difficulté de trouver des livres en rromani dignes de ce nom, il n’y a guère de vie culturelle, donc linguistique, possible car ceci sous-entend la rencontre de partenaires qui partagent les nuances et les résonances dont parle Memmi. C’est là la cause de la désaffection de la lecture par les immigrés et les Rroms ; un entraînement attrayant et moderne, ludique peut-être, à la lecture en langue maternelle s’impose donc pour relancer le processus mais il ne sera effectif que si le prestige de la langue minoritaire est reconnu largement.

La vie façonnée par la langue

La plupart des prétendues stratégies de maintenance des langues minoritaires se limite en effet au vocabulaire de survie en milieu urbain occidental et bourgeois, c’est-à-dire à une infime partie de la langue réelle dans toute sa richesse. L’égocentrisme des administrateurs occidentaux de la langue leur fait oublier qu’une large majorité de l’humanité vit très bien autrement, sans aspirer forcément à imiter leur monde étriqué et que l'Occident n’ont aucun droit à imposer comme modèle unique son mode de vie, ses catégories oppressantes et son incitation à consommer sans frein ni égard pour la planète. Ces technocrates, qui vont d'importantes fondations philanthropiques à des secteurs gouvernementaux et de fonctionnaires internationaux à nombre de sociologues-conseils, restent persuadés que toute la vie du monde se limite au jargon de leurs bureaux, des couloirs attenants et des échanges sur internet… Or, dans le contexte actuel de globalisation des cortex, choisir un modèle de langue (flexible, riche en expressivité émotive plus qu’en terminologie des techniques, de l’administration et de la consommation), c’est aussi opter pour un modèle de société. On comprend mieux ce qui effraie les autorités, cette subversion dont parlait Rothkopf .
Le positivisme du XIXème siècle a fait oublier à nos contemporains que les langues sont loin d’être un simple vecteur de communication, comme peuvent l’être divers codes utilisés pour échanger des données. Dès que l’on sort de la communication rudimentaire « où est mon couteau ? – il est sur la table », les langues façonnent chacune à sa manière et souvent de manières très différentes notre vision du monde et de la vie. Elles ont en outre la fonction non moins importante d’entretenir un sentiment de cohésion sociale, le lien essentiel de communauté humaine, grâce au « parler pour ne rien dire », cette activité anodine au cours de laquelle, derrière les lieux communs, on échange sentiments, compassion, réconfort et humour, en un mot de l’humanité. Et parfois un tuyau…

Or, c’est un modèle utilitariste qui prévaut et qui prétend s’imposer aux langues minoritaires comme option unique. Pourtant, ce n'est pas en copiant leur vocabulaire sur celui d'une langue majoritaire qu'on va promouvoir celles-là : au contraire on détruit leur spécificité de pensée, donc leur richesse, donc leur raison d'être, pour les transformer en ombres des modes de pensée majoritaires, domaine où elles n’ont pas vocation à faire concurrence aux « grandes langues », et c'est un pas de plus vers leur disparition accélérée qui est accompli ainsi.
Tout se passe comme si ces autorités, qui de fait ont droit de vie ou de mort sur les langues minoritaires en étaient encore à croire, en 2008 – comme en 1908, que la réalité du monde, une et universelle, devait forcément être analysée ("découpée") par le filtre de leur mode de pensée de moyenne bourgeoise urbaine occidentale tel qu'il a été créé par les langues et cultures dominantes et ensuite être exprimée dans une nomenclature correspondant pratiquement terme pour terme à celle de ces langues dominantes, référence universelle et absolue pour la reconnaissance des autres langues – de fait ainsi dominées.
En politique par exemple, l'accent est mis sur le vocabulaire administratif, comme s'il était la seule voie d'approche des réalités de la cité. A suivre cette prétention, Platon ne serait qu'un sot… Pourtant, même si ce vocabulaire a son importance pour l'application des procédures, l'essence de la politique ne saurait être réduite à une suite de paragraphes et le rromani est largement assez riche pour permettre de discuter de mécanismes bien plus profonds et humains de la cité que le simple niveau de la bureaucratie – comme on peut le constater dans l'exercice de la rromani kris, droit coutumier rrom.
Curieusement les zélateurs des terminologies détaillées semblent ignorer comment fonctionnent leurs propres langues : en effet, même dans celles-ci préside l'usage métaphorique bien plus que la néologie construite et raisonnée. Des expressions comme "parachute en or", "supports à fenêtres" (en assurances), "mercure inventif" (en météo), "robe babydoll ou jean XXL", "baromètre du chic", "OVNI politique", "nouvelle Marilyn" et mille autres inventions de la mode, du sport, du pipole etc… à base de noms propres et de mots à sens détourné sont des manifestations de la vie d'une langue et ne sont quasi jamais traduisibles dans une autre. Pourquoi faire, d'ailleurs ? C'est aussi ça la diversité. Or, imposer un modèle de référence, c'est par avance nier la créativité interne aux autres langues, pourtant si riche en rromani – c'est donc les paralyser, faire le contraire du dessein initial. Mais bien sûr il faut sortir des dossiers, des cadres légaux et des critères formels pour comprendre cela.

Le critère de la compréhension

La compréhension ou non d'un texte donné en rromani, traduction d'une autre langue ou rédaction originale, est souvent invoquée comme critère de justesse de la forme de rromani employée. Outre le fait que, comme dans toutes les langues à plusieurs variétés dialectales, cette compréhension exprime souvent davantage la volonté du récepteur de comprendre (en fonction de son rapport affectif avec la variété du texte qu'on lui présente ou avec les locuteurs de cette variété), il faut aussi se poser la question, dans le cas de textes administratifs, de la préparation de ce récepteur à comprendre, au-delà des lexèmes employés, les notions même qu'ils expriment. On peut ainsi distinguer plusieurs degrés de difficultés :
a) d'abord la difficulté pour un récepteur de comprendre un mot qu'il entend pour la première fois et de le rattacher à un signifié qu'il connaît d'habitude dans la langue dominante, plus usuellement employée pour parler du domaine considéré (ex.: tradimasqi diplòma "permis de conduire" – les mots tirés des langues locales [dòzvola, permìso, karnèto, patènta etc.] sont plus courants); si le mot est un internationalisme fréquent aussi bien en rromani que dans la langue dominante de son pays, il y a peu de problème (ex.: diktatùra – mais il peut y avoir des faux amis : le mot kultùra correspondra dans les divers pays à des notions bien différentes de la culture!).
b) il y a ensuite la situation où le mot n'est pas le même en rromani et dans la langue dominante, parce que le mot rromani est motivé et non celui de la langue dominante – il faut alors que la notion elle-même soit connue ou que la motivation du lexème rromani soit assez transparente pour permettre l'identification, ou alors que ce soit une notion immédiatement compréhensible (ex.: godǐpheripen "lobby" litt. "remplissage de cerveau"; śerutnipen "leadership");
c) la situation est plus difficile lorsque le mot de la langue du pays est motivé et le mot rromani ne l'est pas, parce que c'est un emprunt à une langue supranationale (anglais surtout : guvèrno "gouvernement" est opaque au contraire du rromani raipen, de même un monstre comme netvorkìngo "networking" peut être remplacé avantageusement par drakhin "réseau [de vigne]").
d) la difficulté augmente encore lorsque la notion même est inconnue du récepteur – il est clair qu'alors ce dernier ne peut en aucun cas comprendre de quoi il s'agit (ex.: identitèta pour des auditeurs russes : leur équivalent тождественность est un terme de logique et non de psychologie).
e) le cas des acronymes est particulièrement complexe : lorsque celui-ci est international, il est bien entendu compris plus facilement que lorsqu'il est retraduit dans les diverses langues et donc en rromani : OSCE, PNUD, SIDA changent selon le pays mais UNESCO ou SMS sont universels). Quant à ceux qui sont limités à un pays (VAT, eV, PME, BTE, ÖBB), ils posent chacun un problème différent.
f) parfois la spécificité des institutions est telle que le nom commun désignant l'objet est utilisé comme une sorte de nom propre: si l'on parle de l'Assemblée Nationale en France, on dira plus volontiers Diète, Medjlis ou Sejm pour d'autres pays. Il faut accepter (et comprendre) cette diversité.
g) enfin le problème est pratiquement insoluble si l'on a affaire à un mot composé anglais, exprimant une notion très spécialisée, et qui a été traduit de manière plus ou moins spontanée en rromani (ex.: class action, side-event, flip-chart, effective grass-root alternative etc.)
Il est évident que dans tous ces cas, une éducation sur les concepts eux-mêmes est indispensable en préliminaire à toute discussion sur la langue elle-même et que la réaction d'un Rrom pris au hasard et disant : "je ne comprends pas", ne peux en aucun cas avoir valeur de test négatif pour la langue employée. Il faut se demander non seulement si la personne en question comprend le mot lui-même en langue majoritaire (et la notion) et même si un non-Rrom ayant cette langue pour langue maternelle peut comprendre. Un tel jargon s'est développé dans la communication internationale consacrée à ces divers sujets qu'un profane est bien en mal de pouvoir définir la grande majorité du vocabulaire qui circule dans le milieu en question.

Ce qui est indispensable et urgent :

- certainement pas une « protection » ni des « cadres légaux » ;
- mais avant tout et tout simplement que les autorités cessent de rejeter la vision paneuropéenne du rromani et qu’elles acceptent la notion de norme flexible articulant entre elles les formes locales dans leur diversité cohérente ;
- qu’elles cessent de feindre d’ignorer une codification scientifiquement fondée et qui a fait ses preuves avec succès près de vingt ans en Roumanie ;
- qu’elles acceptent de laisser toutes ses chances à cette codification de la convergence au lieu de la proscrire sans même argumenter sa condamnation ;
- qu’elles comprennent que la communication écrite ne dispose pas du « filtre mental » d’intercompréhension de la communication orale et que la multiplication des alphabets n'est pas une solution : en effet elle exprime des prononciations décodées sur la base du système des prononciations des langues majoritaires au lieu d’exprimer les traits pertinents du rromani, ce qui enferme cette langue dans une impasse de production, tant en termes pratiques que de rentabilité des produits ;
- que des campagnes de sensibilisation rendent prestige et efficacité à la langue, surtout par le biais des médias, mais surtout dans le contexte de la valorisation de toutes les langues , donc de la glossodiversité comme une valeur en soi ;
- que ces campagnes encouragent l’usage domestique et public de proximité de toutes les langues, notamment avec les enfants, en insistant sur la valeur intrinsèque de chacune d’elles ;
- que la création littéraire et artistique en rromani soit encouragée pour qu’elle prévale enfin sur les traductions de textes administratifs – aussi respectables soient-ils par ailleurs ;
- qu’une éducation appropriée explique aux usagers la place et le rôle de la néologie dans une langue en général et en rromani en particulier, pour combattre la néophobie intrinsèque de tout être humain, mais qui prend des dimensions dangereuses chez les locuteurs qui sentent leur langue menacée.
- alors il sera temps de s’interroger sur la manière de dire en rromani final showing markup, taux de change, GPS, TPE, maintien d'ouvrage et maîtrise d'œuvre, Management's disclosure on expenditures, rescision, résolution, réquisition ou expropriation, bavette d'aloyau, paleron, extinction d'une servitude, pas de porte, érosion des sondages ou autre icône de déconnexion à chaud ….
- Enfin il devient urgent que le cursus de langue et civilisation rromani qui débouche sur une licence européenne à l'Institut national des langues et civilisations orientales à Paris soit étendu au niveau mastère dans les meilleurs délais afin de former des professionnels de haut niveau dans le journalisme, l'interprétariat, la rédaction, la pédagogie et la recherche de domaine rrom.

Près de mille ans la langue a été transmise dans la famille mais désormais le contexte a changé et l’usage domestique est menacé : il faut constater le processus et le contrer par l’école, les loisirs, les médias et un regain de prestige social. Nous pourrons alors développer le rromani par nos propres forces sans attendre d’aide ni ne protection de personne : nous avons une langue pleine de vitalité, avec une forme du rassemblement qui lui rend sa dimension européenne, standardisée bien assez pour un usage normal dans la société moderne, parlée par des millions de Rroms qui la chérissent, riche d’un patrimoine incommensurable mais la voilà mise en danger par des « cadres de références » qui ne sont que la manifestation d’idéologies liquidatrices à la Franco.
On observe dans les émigrations polonaise ou grecque une perte progressive de la langue ancestrale, un peu comme de nos jours, après mille ans de survie, en rromani, mais ceux qui dans ces diasporas pratiquent le polonais ou le grec sont de fins lettrés, une véritable élite intellectuelle qui font la fierté de la "mère patrie". Est-ce vers cela que la langue rromani évolue ? Ce n'est pas exclu, mais il y a trois différences fondamentales : il existe pour les Polonais et les Grecs une "mère patrie" où se ressourcer et trouver consolation, leur culture est reconnue depuis des siècles, des millénaires, et surtout il n'y a pas d'instances technocratiques qui refusent de reconnaître ces langues – avec les implications sociales, politiques, culturelles et financières d'une telle négation.

(prochaine suite et fin : Au-delà de la question rromani )

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Commentaires

Je parle le manouche allemand langue qui ma été transmise par ma famille, pouvoir développer le Rromani à une dimension européenne cela serait pour moi une chance de pouvoir communiquer plus facilement avec les Rroms de l'est chose ardu quoique possible.

Écrit par : FAYARD Alain | 24/02/2009

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