30/09/2008

Le prétexte social des politiques paternalistes

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Marcel Courthiade
Professeur à l'INALCO,
responsable des études linguistiques Rromani,
Commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l'union Rromani internationale, Paris





(suite LE RROMANI : UNE LANGUE PAUVRE ET NUE ?)



Le prétexte social des politiques paternalistes


Bien sûr l'approche paternaliste – la plus courante vis-à-vis des Rroms, appelle à l’oubli de l’identité réelle des Rroms, langue, histoire et culture confondues, au profit de prétendues urgences sociales – comme si ce n’était pas justement cette perception erronée de la position historique des Rroms en Europe qui perpétue, ou même aggrave les problèmes sociaux. Ils préconisent une approche populiste limitant au social toute intervention, mais comme le rappelle Kujtim Paćaku, journaliste rrom Kossovar, tous les peuples ont des pauvres mais aucun ne limite sa politique à l’urgence sociale ni ne blâme ce qui ne ressortit pas à l’humanitaire. Qui dit politiques uniquement sociales dit assistanat, refus d'autonomie et de responsabilité, voire infantilisation, mais aussi colère et jalousie des autres citoyens de voir les Rroms ainsi "privilégiés" se maintenant dans les marges sociales, comme s'il s'agissait d'un choix de leur part et non de l'inadaptation aveugle des politiques en question.
Si l’on acceptait le parti pris des paternalistes de condamner à l’oubli la langue et la culture rromani et de biffer d’un trait de plume toute cette histoire faite de souffrances et de persécutions, mais aussi d’espoir, de construction et de vie harmonieuse avec bien d’autres peuples, il faudrait aussi effacer du même trait de plume la langue, la culture, l’histoire des Français, des Catalans, des Hongrois et des Juifs ou des Chinois. C’est impossible nous dit-on ? Sans doute, et c’est là que l’assimilation des Rroms à un non-peuple de parias prétend boucler la démonstration : pas de langue, pas d’histoire, pas de peuple, pas de partenaire, seulement des victimes sociales, plus ou moins prédestinées et immatures, tout juste bonnes pour la protection. Ce qui est vrai pour les autres peuples ne tient donc plus pour les Rroms. C’est là que la discrimination conceptuelle est patente.

La reconnaissance du rromani par la Division des Migrations

Il y a heureusement des exceptions : ainsi la Division des Migrations du Conseil de l’Europe a-t-elle fait œuvre de pionnier en instituant dès 1994 la traduction simultanée de/en rromani pour ses sessions concernant les Rroms, tant à Strasbourg qu’à Budapest, mais le FERYP (Forum européen des jeunes Rroms) a encore beaucoup de mal pour maintenir au niveau européen cette idée que les questions rrom concernent une nation à part entière et ne sont pas celles de la partie misérable d’un groupement de populations (ce qui n’exclut pas à l’occasion échanges et coopération avec ces diverses populations, comme avec toute sorte d’autres groupes humains, à condition qu’il ne s’agisse pas de réduire tout ce qui est rrom à cet aspect non spécifique de misère).

Oui, le rromani est standardisé

La question est sans cesse posée, le plus souvent par des gens qui ignorent ce que signifie standardisation et qui s’imaginent que l’écrit imprimé selon un modèle unique et rigoureux est l’étape suprême d’épanouissement d’une langue. En fait la standardisation englobe trois opérations : tout à la fois la codification (élaboration d’un code graphique – un alphabet, étape technique qui a demandé une vingtaine d’années pour le rromani), la normalisation (accompagnement de la langue pour optimaliser ses fonctions – ce qui se fait tant bien que mal pour le rromani mais représente un processus sans fin, puisque la société évolue sans fin) et enfin la stylisation (vivification littéraire de la langue par les improvisateurs et écrivains, un processus encore à ses balbutiements pour le rromani).
Comme les racistes refusent de reconnaître l’existence de l'écriture rromani et croient que la normalisation doit être acquise une bonne fois pour toutes (la stylisation en général ne les intéresse pas), ils prétendent que le rromani n’est pas « standardisé », donc n’a pas droit de cité. Ils exigent souvent que la langue se standardise naturellement et spontanément au cours des décennies à venir, entre les conversations de couloir et les échanges de courriels. On en a même vu réclamer qu’une consultation électorale de tous les Rroms, au nom de la démocratie, entérine le standard retenu (qu’ils n’imaginent pas autrement que monolithique) ; à quelle autre langue a-t-on imposé ce défi populiste ? D’autres refusent l’idée de norme souple adaptée aux diverses variétés et ils veulent imposer un choix strict entre les formes, comme en Allemagne ou en Scandinavie : à partir de différences qui n’ont jamais entravé l’intercompréhension, les autorités décident que parmi les Rroms de leur pays, il y a des Gurbet, des Arli, de Lovàra et des Kelderàra. Par conséquent elles prétendent élaborer une norme gurbet, une norme arli, une norme lovàri et une norme kelderàri, chacune avec un alphabet différent – les dizaines d’autres variantes étant rejetées dans les ténèbres extérieures. Or les différences entre ces quatre variétés sont mineures comme le montre le début de la célèbre parabole de l’enfant prodigue (en écriture du rassemblement) : (:::::)

S’il y a des problèmes d’intercompréhension – et il y en a, ceux-ci ne proviennent visiblement pas de divergences dialectales proprement dites, mais de l’oubli de la langue par un bon nombre de locuteurs. Et cet oubli provient à son tour du manque de soin apporté à la langue au cours des siècles – et aujourd'hui du blâme souvent jeté sur les travaux de modernisation du rromani (alors que de telles mesures sont valorisées pour toutes les autres langues). En fait, contrairement aux idées romantiques, seuls les astres n’ont pas besoin de soins de la part des humains : tout le reste (santé, environnement, culture, paix, démocratie etc…) en a besoin et les nations en place ne lésinent pas sur les soins pour leur propre langue.

A ceci se rattache une autre erreur : celle que les langues ne se développent que « naturellement », alors qu'en réalité toute société, y compris les communautés de tradition orale, intervient consciemment à un degré ou à un autre et avec plus ou moins de succès pour réguler l’évolution de sa langue .




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