01/07/2018

Le bain du bébé

eau2-1024x680.jpgHier par jour de canicule, j’étais assise sur une terrasse à Lyon dans le quartier Part-Dieu, il était hors de question que j’entre dans le centre commercial du même nom, - la frénésie ambiante de consommation m'épuise et m'irrite - , et j’attendais patiemment que des adolescentes que j’accompagnais aient terminé leurs achats.

J’observai en patientant les gens qui allaient et venaient, avec des valises vides pour les remplir à ras bord de fanfreluches, de linges de maison, de draps, de sous-vêtements en pagaille, d’habits multicolores pour ramener le tout à leur famille, lors des vacances prochaines.

Tout en sirotant mon café glacé, une scène au milieu de ce fleuve de gens, de cette foule bigarrée intranquille, attira mon attention. A l’arrêt du bus, en face moi,  derrière l’abri, une famille de Rroms était installée ; l’homme dormait caché derrière un caddy plein de couvertures et d’habits et à côté, à quelques pas, une femme avec une enfant de 11 ans s’occupait d’un bébé. Et de cajoler la petite fille, et de la chatouiller et de la faire rire, et de jouer à cache-cache avec.

L'enfant de 11 ans prend une bouteille vide pour la remplir. Elle vient dans le bistrot où je me trouve et essuie un refus, elle retourne vers son campement de fortune, embarque un bac en Sagex et continue à chercher de l’eau, elle en trouve dans des WC plus loin et revient victorieuse marchant prudemment pour ne pas verser le précieux liquide chèrement trouvé. Au total, il  lui a fallu une heure pour récolter les deux litres du bain du bébé. Ni une ni deux, dans ce cagnard où les vitres des immeubles réfléchissent une lumière aveuglante qui surchauffe et saturant l'air d'éclats vifs, elles plongent l’enfant dans le bac. Tout à son bonheur, la petite fille nue crie sa joie, éclabousse, gicle, fait des clapotis et forcément les gens s’arrêtent pour envier cette enfant, à l’ombre de l’abri bus qui littéralement se rafraîchit dans sa boîte minuscule remplie de l’équivalent de deux grandes bouteilles d’eau.

Soudain, la femme rrom se met à gesticuler et parler très fort en désignant quelqu'un qui marche, elle interpelle les passants, un groupe se forme et l’écoute, je me lève et quitte la terrasse pour tenter de comprendre de quoi il s'agit et pourquoi toute cette agitation.

- Ces enfants vont étouffer, elle les a totalement enfermés dans des poussettes avec des couvertures épaisses ! crie la femme. En effet, j’ai aussi remarqué une femme avec deux jumeaux dans deux poussettes fermées par des tissus épais. Des passants se mettent à courir pour rattraper la jeune maman et la prévenir d’enlever ces couvertures censées protéger les enfants de la chaleur mais et en réalité,  étouffantes.

Tout est revenu dans l’ordre, j’entame un brin de causette avec la femme qui garde un œil sur son enfant qui joue dans l’eau.

- Ce bébé est un accident me dit-elle, un soir de fête, j’ai croisé son père et voilà le résultat, le préservatif a percé ! Elle s’appelle Luna, mais c’est un cadeau du ciel.

L’homme qui dort ? Il est venu avec ses deux filles et sa femme, me dit la femme, ils vivaient avec un groupe dans la forêt près d’Oyonnaz et lorsqu’ils ont voulu enlever les enfants, ils se sont enfuis. L’enfant de 11 ans qui est la fille de l'homme par  terre,  se frotte la tête. Tandis qu'elle cherchait  de l’eau pour le bain du bébé, le gardien du magasin, lui a tapé la tête avec son portable, elle saigne légèrement.

La femme est choquée par cette violence.

- A Paris, on m’a demandé de signer un papier pour que ma fille roumaine devienne française, j’ai répondu : Jamais ! Vous êtes des barbares. Des gens sans cœur, regardez cette enfant qui vient de recevoir un coup tout ça parce qu’elle cherche de l’eau par journée de canicule, comment peut-on oser refuser de l’eau  pour un bébé?

Elle secoue la tête.

- Je ne comprends pas cette violence. Heureusement, j’ai trouvé un logement, des gens en hiver m’ont vue dormir dehors avec ma fille et ils m'ont offert une chambre, j’ai aussi trouvé du travail comme femme de ménage dans cette tour. Viens me voir, me lance-t-elle, je commencerai en septembre.

Regarder la rue, c’est regarder la vie, je devrais rester plus longtemps sur les terrasses de café, sans portable, sans rien faire, juste regarder la vie qui défile avec cette curiosité insatiable, me disais-je en m'éloignant.

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02/03/2018

Apprendre la langue Rromani

ass 002.jpgDepuis plusieurs années circule un manuel de conversation de poche en langue rromani: "Le rromani de poche" – mais curieusement il n'est pas encore très connu en Suisse. Il s'agit du résultat d'une collaboration entre Wort für Wort (Bielefeld) et Assimil (Paris), qui séduira tous les amoureux des Rroms et de leur langue. Illustré par J.-L. Goussé et préparé pour l'édition française par Medo Gurbetov, il rassemble une quantité impressionnante d'informations en quelques grammes (140 g. exactement et 180 pages...). Il s'ouvre sur un rappel historique "La longue route de l'Inde vers l'Europe" et tout de suite explique (de manière plus simplifiée que sur notre blog!) les différences entre Rrom, Gitan et Tsigane – ainsi que le double RR de Rrom. Les deux superdialectes et les quatre dialectes du rromani sont exposés avec leurs différences systématiques et cinq pages sont consacrées à la prononciation dans les diverses variantes de la langue – toutes considérées comme égales en valeur. On trouve ensuite une véritable petite grammaire de 40 pages avec de nombreux tableaux qui mettent clairement en évidence la morphologie et on passe au corps du petit livre: près de 70 pages de conversations qui vont des salutations et présentations, jusqu'aux fêtes, à la musique, au commerce en passant par le travail, la famille et le rromani sur internet. Un chapitre consacré à la santé sera particulièrement utile au personnel médical travaillant avec des Rroms. Après l'hymne rrom Gelem gelem lungone dromença "Je suis allé, allé par de longues routes" (il manque hélas la partition – mais Youtube y pourvoira...), le guide se termine par deux lexiques, un rromani-français et un autre français-rromani, d'environ 4000 mots chacun. Deux pages de bibliographie (ouvrages en français) permettront au lecteur d'approfondir le sujet en se distrayant. A noter les illustrations amusantes de Goussé qui donnent beaucoup de fraîcheur à l'ensemble.

 

 

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24/02/2018

Le 50ème anniversaire de la carrière artistique de VEIJO BALTZAR

VB Linnuntietä taivaaseen konsertti_Esa Toppila.jpgVEIJO BALTZAR, AUTEUR RROM DE RENOMMÉE MONDIALE, CÉLÈBRE LE 50ème ANNIVERSAIRE DE SA CARRIÈRE ARTISTIQUE.

L'artiste rrom de Finlande,  Veijo Baltzar, romancier et homme de théâtre et de cinéma de renommée internationale, fête les 50 ans de sa carrière artistique. Baltzar est un artiste et militant culturel internationalement reconnu et récompensé pour son combat sur de nombreux fronts. Il a consacré son existence au peuple rrom à travers son activité artistique, culturelle et sociale. Son premier roman "La route brûlante" (Polttava tie) publié à Tammi en Finlande en 1968 fit sensation. Depuis lors Baltzar a servi de référence éminente établissant des ponts entre les cultures.

Il a traité de la culture rrome et de sa relation avec la culture majoritaire dans plus de 72 œuvres littéraires, dont des romans, des pièces de théâtre, des recueils de proses, des livrets et des manuscrits cinématographiques. Baltzar a dirigé de nombreuses pièces et a enseigné à l'Académie de théâtre d'Helsinki. En 1976, il a fondé Drom, le premier et le seul théâtre professionnel des Rroms dans les pays nordiques (qui a reçu le prix du théâtre de l'année 1981). Baltzar est aussi un artiste du domaine visuel. L'exposition internationale "Miranda – le Damudaripen (Génocide) des Rroms", créée par Baltzar, a lancé sa tournée mondiale l'an dernier. Elle a jusqu'à présent été traduite en 14 langues et a atteint 34 millions de citoyens européens. L'exposition sera ouverte au Parlement européen le 20 mars 2018.


Veijo Baltzar_press photo_Esa Toppila 2017.jpgVeijo Baltzar agit en tant que président de l'Association créative pour les arts et la culture Drom. L'association est impliquée dans l'organisation des événements de son jubilé des 50 ans. L'événement de lancement est un concert de jubilé télévisé au Savoy Theatre, Helsinki, le 6 avril "Aller au paradis comme un oiseau". Ce concert est un hommage au cheminement de 50 ans de Veijo Baltzar en tant qu'artiste, qui est passé d'une vie de Rrom voyageur à l'écrivain désormais mondialement connu. Baltzar lui-même est l'un des principaux chanteurs solistes du concert, accompagné par l'orchestre international Ludvig XIV. L'ancien Premier ministre finlandais Paavo Lipponen ouvrira le concert du jubilé et donnera un aperçu de la carrière artistique, culturelle et politique de Veijo Baltzar.


Le roman de Veijo Baltzar "En guerre et en amour" (Sodassa ja rakkaudessa - Tammi, 2008) est en cours de publication en Croatie en 2019 par la maison d'édition Sandorf. Le roman épique de Baltzar "Phuro" (Le vieux) est de son côté en cours de publication en Slovaquie la même année par Trio Publisher. Il existe également un grand intérêt pour l'obtention des droits de traduction et d'édition des romans de Baltzar en Grande-Bretagne, en Ukraine et en République tchèque. Jusqu'à présent, le premier roman de Baltzar "La route brûlante" a été traduit en suédois (Brannande vagen, 1969) et son ouvrage philosophique polémique "Vers une philosophie expérientielle"(Kokemuspohjainen filosofia, 2012/2014). a été publié en anglais
Pour plus d'information:
Nina Castén, directrice de la communication nina.casten@drom.fi, tél. +358 44-5090683 www.drom.fi
Voir aussi www.veijobaltzar.fi
"Ils jouent encore aujourd'hui, demain les Rroms prennent la route ... Patience, ma fille, je t'emmène à la danse." - Veijo Baltzar

 

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18/02/2018

Génocide des Rroms en Suisse et enfants placés

yéniches.pngA l'heure des indemnisations pour enfants placés de force en Suisse et arrachés à leurs parents, je relaie une partie de l'article  du quotidien La Liberté, en date du 9 septembre 2011. Une interview coup de poing signée Pascal Fleury, de l'historien Thomas Huonker, auteur avec Regula Ludi du rapport de la Commission Bergier sur le sort des gens du voyage pendant la Seconde Guerre mondiale et la politique qui s'en est suivie. Jusqu'en 1981, les enfants rroms, sinti et yéniches  ont été placés de force. Une page la plus sombre de l'histoire suisse.

"Déportations, persécutions, séparations de familles, vols d’enfants, internements, stérilisations et castrations forcées: la «politique tsigane» de la Suisse à l’époque du national-socialisme fait froid dans le dos. L’historien Thomas Huonker, auteur avec Regula Ludi du rapport de la Commission Bergier sur le sort des gens du voyage pendant la Seconde Guerre mondiale, il revient sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire de notre Etat démocratique, multiculturel et plurilingue.

Depuis 1471 déjà, la Suisse a mené une politique cruelle de déportation et de persécution des Tsiganes. Avec «succès», puisqu’il n’y a jamais eu de population légale de Roms ni de Sintis dans notre pays. Ces deux groupes ethniques n’ont pu entrer en Suisse légalement que pendant de très courtes périodes, entre 1848 et 1888, et depuis 1972. Ceux qui sont là aujourd’hui sont arrivés principalement comme travail- leurs d’ex-Yougoslavie ou comme réfugiés des Balkans.

Placement forcé

(....) L’objectif final de l'institution de Pro Juventute, par l'Oeuvre des enfants de la grand-route  était d'en finir avec ce groupe ethnique, en dissolvant les familles. Les enfants étaient transférés dans des familles non yéniches, tandis que les hommes et les femmes étaient internés pour des années par la justice administrative, dans des établissements de travaux forcés comme Witzwil ou Bellechasse. Au total, 600 enfants ont été arrachés à leur famille sur plusieurs générations par l’œuvre de Pro Juventute, sans compter les cas réglés directement par les cantons. Finalement, la quasi-totalité des familles yéniches  de Suisse ont été touchées. C’est le cas par exemple des membres de la famille de l’écrivaine suisse Mariella Mehr, qui ont été séparés pendant des générations. Elle-même a été bringuebalée entre 17 homes et institutions psychiatriques et diagnostiquée comme anormale. (...) Les cantons qui ont le plus coopéré avec Pro Juventute ou qui avaient leur propre politique anti-tsigane étaient les Grisons, St-Gall, Zurich, Argovie, Schwyz et le Tessin.

L'Oeuvre pour les enfants de la grand-route bafouait à tel point les droits humains que son action pouvait être qualifiée de  «génocide».  En fait c’est une dénomination officielle de la Convention de l’ONU pour la prévention et la répression du crime de génocide. Dans son article 2, elle inclut le transfert forcé d’enfants d’un groupe national ou ethnique à un autre groupe. D’autre part, l’œuvre de Pro Juventute affirmait elle-même que l’une de ses tâches était d’abaisser le taux de naissance chez les Yéniches par une limitation des mariages, des stérilisations et des internements. Ces exactions sont également assimilables à un génocide.

La Suisse fut d’ailleurs le premier pays européen à pratiquer les théories eugénistes ou d’«hygiène raciale» contre des êtres qualifiés d’anormaux ou de dangereux par hérédité. Dans ce cadre, des milliers de personnes ont été stérilisées en Suisse, dont des Yéniches, sur la base de diagnostics psychiatriques et avec des moyens chirurgicaux. Il s’agissait surtout de jeunes femmes. Cela a commencé en 1892 à Zurich, à l’initiative du professeur Auguste Forel. Le dernier cas remonte aux années 1980: le mariage d’une femme yéniche sous tutelle a été conditionné à sa stérilisation.

L’Œuvre des enfants de la grand-route de Pro Juventute a été dissoute en 1973.Mais les enfants n'ont pas été rendus à leurs parents. Ils ont été mis sous tutelle cantonale. Beaucoup d’entre eux ont continué d’être enfermés dans des institutions jusque dans les années 1980.

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Ndlr : Le génocide en Rromani s'appelle Samudaripen : Le Samudaripen, en langue rromani, signifie génocide. Mais le terme n’a pas le sens qu’il prend en hébreu, dans le mot Shoah. En rromani, il ne signifie pas l’extermination d’un groupe spécifié, mais celle de n’importe quel groupe humain.

 

L'article intégral (copier-coller le lien)
 
https://www.rts.ch/docs/histoire-vivante/a-lire/3387359.html/BINARY/histoirevivante_ve090911_0.pdf

Bienvenue chez les Rroms - Roms, Sintis et Yéniches, le livre qui fait mal

http://roms.blog.tdg.ch/archive/2009/05/24/rroms-sintis-e...

 

«Roms, Sintis et Yéniches – La politique tsigane suisse à l’époque du national-socialisme», Thomas Huonker et Regula Ludi.

 

 

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17/02/2018

Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (3)

Europe- B - GITAN.pngGITAN : L'histoire de ce mot est tout à fait différente. Il se réfère à l'Égypte et a transité jusqu'à l'Occident (espagnol Gitano, anglais Gypsy) par un couloir catholique, méridional et méditerranéen. Son origine la plus plausible est liée à un événement que l'on peut inférer de la documentation concernant la première Croisade et il semble utile de faire un détour par l'Histoire pour le situer dans son contexte, tant ce dernier est méconnu. En effet, les armées seldjoukides, après s'être adjoint vers 1040 dans le Khorassan (nord-est de l'Iran actuel) les services des Indiens qui y avaient été vendus quelque vingt ans plus tôt, par le Sultan Mahmoud (comme le rapporte le Kitāb al-Yamīnī), ont quitté ce pays en direction de l'Ouest au lendemain de la sanglante bataille de Dandanaqan (mai 1040). Elles sont parvenues à Bagdad en 1055 mais ont par la suite modifié leur trajet, initialement dirigé vers l'Égypte, pour remonter vers le nord en direction de Byzance. La raison semble en avoir été l'appétit de pillage des mercenaires turkmènes qui, ne pouvant se satisfaire en terre d'Islam, où les razzias n'étaient pas admises, commençaient à gronder. Pour calmer les tensions et les satisfaire, Alp Arslan le chef, décida donc une incursion vers le nord en terre de "mécréants". Les Seldjoukides, avec les Indiens et quelques Khorassaniotes, se dirigèrent donc vers Ani, capitale arménienne, qui tomba facilement en 1064, puis ils prirent en 1071 la petite mais symboliquement très significative forteresse de Manzikert. On sait que la bataille de Manzikert a bouleversé les rapports entre l'Europe et l'Asie.

Ce premier contact fut perçu par les Arméniens comme une blessure et une punition divine, comme l'écrit le prêtre et chroniqueur de l'époque, Aristakes Lastivertc'i (1002-1080), qui mentionne l'arrivée des Indiens sauvages parmi les Sarazins : "des gens méchants parlant des langues étrangères [et provenant] de la grande rivière qui traverse le nord de l'Inde". A partir de là, la majorité de ces Indiens, des proto-Rroms par familles entières, poursuivit sa route en direction de Kayseri, Konya et la région de l'ancien Balat – littoral sud-ouest de l'Anatolie, où une partie importante devait se stabiliser entre İzmir et Antalya.

Toutefois, un contingent indien impliqué dans la logistique suit le successeur d'Alp Arslan, Malik Shah et son armée, en direction de Jérusalem alors en territoire égyptien, où ils arrivent en 1073 (ou 1076 selon d'autres sources), chassant les Égyptiens de leur ville. Pendant ce temps, la première croisade se prépare en Europe. Or, un quart de siècle après la prise de Jérusalem par l'armée seldjoukide de Malik Shah, les Égyptiens fatimides reviennent et en chassent les occupants turcs, tandis que les civils (y compris les proto-Rroms) restent sous les nouveaux dirigeants, si bien que quand les croisés s'emparent de la ville en juillet 1099 et massacrent tout le monde, ils nomment par hyperextension Égyptiens toutes les victimes. Le souci d'exactitude ethnologique n'était pas en effet leur préoccupation majeure. C'est ainsi que le mot "Égyptien" en français (de même que Gitano et Gypsy mais aussi en grec γύφτος, en vieux croate de Dalmatie jeđupin, en albanais magjup, en macédonien џупец) englobe ces Rroms abattus avec les vrais Égyptiens et va s'étendre à tous les autres qui sont présents, vivants, dans le Moyen-Orient et l'Asie mineure. Ceux-ci perçoivent ce nom comme la simple traduction de leur ethnonyme en grec de la Méditerranée orientale.

Lorsqu'en Europe les érudits de cabinet se sont penchés sur la question, au lieu de s'intéresser aux événements historiques des Croisades, ils ont inventé une (une ou plusieurs) "Petite Égypte", appelée(s) ainsi pour des raisons obscures (sa verdure par exemple, comme si ce caractère avait été un trait quasi définitoire de l'Égypte) et qui aurait donné le nom d'Égyptiens à ceux qui y plantaient leur tente. Or, on sait que ce sont en règle les humains qui donnent à l'endroit où ils s'implantent, durablement, son nom. Le Chinatown de Manhattan n'a pas été nommé ainsi originellement avant de donner le nom de Chinois à ses habitants, mais l'inverse. On peut dire la même chose du Little Senegal à Manhattan, Little Manila à Woodside (Queens), de la Little India / Punjab (Curry Hill), des diverses Little Germany, Little Greece, Little Italy, Little Poland, Little Brasil, Little Syria à New York, Little France à San Francisco, la Klein-Italien au Luxembourg, la Klein Türkei à Köln, le Küçük Bulgarıstan à Çorlu (Turquie) etc... Aucun toponyme ethniquement motivé n'a préexisté à l'arrivée du groupe ethnique qui lui a donné son nom. Ce processus et le fait qu'aucune Petite Egypte n'ait jamais été identifiée comme telle devraient conduire les historiens à douter et à s'interroger sur la véracité de cette affirmation. Il convient donc de relire toute la documentation historique de la Méditerranée, surtout orientale, en comprenant "Égyptien" comme "Rrom".

Par ailleurs on comprend que devant l'obstination des Européens à les appeler Égyptiens et devant l'alternative entre une identification à des Atsinganes (avec un relent d'hérésie, ceci dans des sociétés dominées par le fait religieux) et une autre à des Égyptiens (avec un sous-entendu de victimes), les Rroms aient pu choisir de préférence ce dernier. De plus, les clercs trouvaient dans la Bible une justification paralogique (par affirmation du conséquent) à cette identification : "Et je sèmerai les Égyptiens parmi les nations, et je les éparpillerai parmi les pays" (Ézéchiel XXX.23). Dans cette optique, puisque les Egyptiens sont éparpillés, tout peuple éparpillé ne peut être qu'égyptien...

Le processus historique d'affirmation de l'origine indienne des Rroms semble avoir été le suivant : après leur arrivée en Occident, on trouve six mentions de cette origine (de 1422 à Forli en Italie, à 1630 à Bras en Provence). Puis c'est le silence, les Rroms cessent d'être indiens, ils deviennent égyptiens pendant 140 ans... sans doute sous l'influence de l'insistance sur l'Égypte – Ézéchiel aidant, et ceci jusqu'à une mention par Christian Büttner dans la préface de son opuscule de 1771 sur les systèmes d'écriture du monde. Il est intéressant de constater qu'il n'évoque pas ce fait comme un scoop mais simplement comme une preuve de la richesse ethnique de l'Europe. On connaît la suite : Samuel Agoston ab Hortis, auteur du premier traité scientifique (pour l'époque) sur les Rroms, "découvre" leur origine indienne et la publie en 1776, mais c'est sur un faux indice, un malentendu : il s'agit de la conversation entre un étudiant hongrois en théologie qui mentionne à Leiden vers 1760 la tribu des Zingali [tsingali] à des condisciples Sri-Lankais (ou Singalais) qui indiquent comme Singala le nom de leur peuple, île ou région – "absente des cartes géographiques", est-il précisé. Il faut dire que le Hongrois et les Indiens parlaient ensemble latin, chacun avec une prononciation bien particulière. Puis c'est le philologue Johannes Rüdiger qui établi vers 1780 la parenté entre le rromani et le vieil hindoustani – mais le peu de similitude entre les deux langues, comparées sur la base de 23 phrases qu'il fait (mal) traduire dans les deux, empêche qu'on y voie un motif de rapprochement. Par la suite, Heinrich Grellmann s'arroge la paternité de la découverte sur la base de listes de mots que lui avait confiées Büttner. Tout ceci porte à penser que même si l'origine indienne a disparu de 1630 à 1771 des écrits, elle a continué de se transmettre oralement dans les milieux savants pour réapparaître comme une "découverte" dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. De nos jours, elle ne fait plus l'ombre d'un doute – sauf chez les personnes qui la rejettent de manière plus ou moins raffinée pour des raisons idéologiques : surtout négation d'une quelconque identité des Rroms. Cette argumentation ne peut toutefois séduire que les profanes en la matière.

Et nos lecteurs ne sont plus profanes !

FIN

 

Quelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?  Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts dont  voici le dernier,  par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.

 

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14/02/2018

Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (2)

Europe- A - TSIGANE.png

Même si pour la plupart des Européens il semble possible d'interchanger allégrement les mots "Rroms", "Tsiganes" et "Gitans", ces trois vocables ne recouvrent pas les mêmes réalités dans les faits. Nous reviendrons sur leurs différences qui sont bien plus que des nuances et nous nous contenterons pour le moment de détailler ici l'étymologie et l'Histoire de chacun de ces trois mots.

Aujourd'hui, l'endonyme "Tsigane".

TSIGANE : On sait que le mot "Tsigane" (< grec Αθίγγανος "non touché") désignait initialement les membres d'une secte dualiste de l'Empire byzantin, composée surtout d'Arméniens et ayant disparu de cet espace avant l'arrivée des Rroms. Leur "intouchabilité" était un privilège, car ils se disaient "purs" – aux antipodes de la notion indienne d'intouchabilité en tant qu'impurs, deux approches opposées qui ont élé confondues par des ignorants du XIXe siècle. Ce qui est moins connu, c'est l'hostilité ouverte entre l'Église grecque byzantine proprement dite et les Églises plus orientales, surtout arméniennes mais aussi syriaques, nestoriennes et autres. Il faut dire que l'aversion entre ces Églises et Byzance était telle que ces dernières se sont bien des fois alliées aux Sarrasins (c'est-à-dire ici aux Turcs seldjoukides, venus récemment et accompagnés par les proto-Rroms) contre l'Église orthodoxe grecque et son pouvoir. Ceci suggère fortement qu'Αθίγγανος a été utilisé par les Grecs comme insulte religieuse vis-à-vis non seuelement des Arméniens, mais de ces diverses Églises perçues comme hérétiques et adverses, rivales. Or, lorsque les ancêtres des Rroms arrivent dans l'Est de l'Anatolie avec les Seldjoukides, ils sont séduits par la spiritualité et surtout par les églises des Arméniens, dont la magnificence évoque pour eux les splendeurs des temples indiens – tranchant sur la sobriété austère des mosquées des pays musulmans traversés depuis l'Inde jusqu'aux espaces orthodoxes. Ceci crée un lien fort entre ces Indiens et les Arméniens, d'où l'extension aux Rroms du terme péjoratif Atsingane (évolution de Αθίγγανος) "mécréant, sectaire, hérétique" ciblant les orthodoxes de l'Est de l'Asie mineure dans le vocabulaire grec. Le mot entre aussi en géorgien. Plus tard Atsingane disparaît du grec courant pour subsister en grec des chancelleries phanariotes des deux principautés danubiennes de Moldavie et Munténie-Olténie (Ţara Românească) avec le sens social d'esclave – ceci sans dimension ethnique puisqu'il s'appliquait tout aussi bien aussi aux esclaves non-rroms, comme les Băieşi (originellement des Roumains du sud de la Serbie venus dans les deux principautés). En effet, les Rroms arrivés dans ces principautés ont été légalement réduits en esclavage du XIVe siècle à 1855 et 1856 respectivement. Du grec des chancelleries, ce mot est passé au roumain sous la forme de ţigan, tandis qu'en grec il était remplacé par κατσιβέλος. La première étape passe donc par un contexte orthodoxe. Du roumain, ţigan s'étend aux langues voisines et plus lointaines : bulgare et serbe циганин, hongrois cigány (anciennement czigány), tchèque cikán, slovaque cigán, polonais cygan (dial. cegon), russe цыган, lithuanien čigonas, letton čigāns, puis aux langues germaniques Zigeuner, norvégien sigøyner, suédois zigenar etc... Dans les pays respectifs, il perd bien sûr son sens de statut social d'esclave (qui n'y existe pas) et prend une valeur socio-ethnique. D'un autre côté les emprunts directs au grec gardent le "n" original à la fin de la première syllabe : turc çingene (ottoman çingāne چنكانه) et italien zingaro. Du roumain, le mot entrera en français (surtout sous la plume des auteurs étrangers) en tant que cigain, vocable qui n'a guère de succès face aux dénominations plus courantes de Romanichel et Bohémien. Le mot tsigane arrive en France en 1855 dans le contexte de la musique lors de l'Exposition Universelle mais assez vite la "mode hongroise" apporte avec elle la graphie tzigane, censée évoquer l’orthographe hongroise de l’époque – si exotique, sinon sauvage, pour les Français : czigány (aujourd’hui cigány).

Suivent des périodes confuses où les autorités françaises évitent les dénominations ethniques, jugées anticonstitutionnelles, et vont promouvoir des noms se référant à un mode vie plus supposé que réel : nomades, camps-volants, gens du voyage (GdV), voyageurs etc. Le but est bien entendu de nier le patrimoine et l'identité des Rroms et de dissimuler les persécutions qui les visent. Lorsqu'en 1953 le conseiller d'état Pierre Join-Lambert et ses proches décident de consacrer une association à ce peuple, sans en nier l'ethnicité mais sans pour autant utiliser les termes de Romanichel et Bohémien, ils vont chercher tsigane, comme "politiquement correct" (et alors un peu savant, donc plus neutre) et fondent l'Association des Études Tsiganes – un peu sur le modèle de la Gypsy Lore Society des Britanniques, de 80 ans son aînée. C'est de cette manière que le mot s'est répandu dans le français des acteurs sociaux de cette mouvance puis dans la presse.

Le mot est retourné en Grèce sous la forme τσιγγάνος, qui est emprunt occidental savant, comme le trahit l'accent sur le ά – alors que le mot grec médiéval était accentué sur le ί. Il n'y a donc pas continuité entre Αθίγγανος et τσιγγάνος. Le mot grec le plus populaire est γύφτος, apparenté à Gitan.

 

Quelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?  Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts,  par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.

 

Prochain billet l'endonyme Gitan

 

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11/02/2018

Rrom, Gitan, Tsigane, d'une confusion à l'autre (1)

image_mini.pngQuelle différence entre Rrom, Tsigane et Gitan?  Une définition proposée par mon invité et livrée en trois billets distincts,  par Marcel Courthiade, professeur à l’Inalco, l’Institut national des langues et civilisations orientales, responsable des études linguistiques Rromani, commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’union Rromani internationale.

Même si pour la plupart des Européens il semble possible d'interchanger allégrement les mots "Rroms", "Tsiganes" et "Gitans", ces trois vocables ne recouvrent pas les mêmes réalités dans les faits. Nous reviendrons sur leurs différences qui sont bien plus que des nuances et nous nous contenterons pour le moment de détailler ici l'étymologie et l'Histoire de chacun de ces trois mots.

Aujourd'hui l'endonyme "Rrom".

RROM : Le mot Rrom (souvent simplifié en Rom) est issu du sanscrit tardif ड़ोम्ब [ḍomba] ou [ṛomba][1], féminin ड़ोम्ब्नी [ḍombnī] ou [ṛombnī] "musicien (en particulier, et au départ "percussioniste" – on sait l'importance des percussions dans la musique indienne)", puis plus généralement "artiste, bayadère, acteur/actrice de théâtre sacré dans les temples" (en ce qui concerne l'ambivalence de la première lettre en sanscrit (ḍ ou ṛ), elle s'explique du fait que pratiquement toutes les langues indiennes du nord négligent la différence entre les consonnes [ḍ] et [ṛ] mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire). Le passage d'un sens d'identité artistique au nom de l'ethnie, du peuple, ainsi qu'au sens de "mari, époux (rrom)", est peut-être lié au nombre important d'artistes au sein de la population déracinée de Kannauj en 1018 – et dont la profession était manifeste, ce qui a pu frapper les habitants des territoires traversés et expliquer l'extension de ce mot à l'ensemble du contingent.

Contrairement à ce que l'on peut lire un peu partout, le mot "Rrom" n'est nullement un néologisme inventé par des politiciens contemporains, puisqu'on en relève la première occurence en 1385 sous la forme Romiti dans le récit de voyage en Terre Sainte du moine florentin Lionardo di Nicollò Frescobaldi à l'occasion de son passage à Methoni, enclave vénitienne du Péloponèse. La forme Ρομίτης [romitis] est toujours en usage en grec moderne. C'est cette racine qui est à la base de Romanichel (en anglais Romanichal), de rromani sel litt. "peuple rrom".

A l'exception de quelques groupes (surtout en Espagne, France, Royaume uni et Allemagne) la quasi totalité des Rroms utilisent quotidiennement le mot Rrom pour se référer à leur propre ethnie, de la Grèce à la Finlande et de la Russie au Nouveau Monde.

Rappelons pour finir la justification de la graphie recommandée avec double "rr" (graphie souvent raillée par ceux qui manquent d'information): la langue rromani distingue avec autant de clarté deux types de "r" que le français distingue "v" de "b" (distinction non perçue par les Espagnols, ce qui n'empêche pas la différence entre "viens" et "bien") ou bien "l" de "r" (distinction non perçue par les Japonais, ce qui n'empêche pas la différence entre "élection" et "érection"). Le "r" roulé du rromani s'écrit "r simple" (il provient du sanscrit [r]) alors que l'autre s'écrit "rr double" (il provient d'autres consonnes). Il se trouve – tout à fait par hasard, que le son écrit "rr" apparaît à l'initiale du mot Rrom, d'où cette graphie du nom ethnique des Rroms.

Il ressort de ces considérations que le terme le plus adapté serait Romanichel – s'il n'avait été chargé depuis longtemps de connotations insultantes par les populations riveraines. Il est difficile de revenir sur cette évolution et le mot Rrom peut désormais de le remplacer avantageusement, d'autant que Romanichel est sémantiquement un collectif ("peuple rrom") abusivement utilisé au singulier pour désigner un membre de ce peuple et manquant de féminin.

 

[1] Presque toutes les langues indiennes négligent la différence entre les lettres [ḍ] et [ṛ] (il s'agit de "rétroflexes" c'est-à-dire de consonnes prononcées avec la pointe de la langue retournée en arrière en touchant le palais) mais elles opposent clairement ces deux lettres à [r] roulé ordinaire.

 

La suite prochain billet - Tsigane

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21/01/2018

Quand Indira Ghandi revendiquait son lien de parenté avec les Rroms

Indira Ghandi.pngLe discours de feue Mme Indira Ghandi permet de rappeler que pour cette année du Millenium de la sortie des Rroms de l'Inde, des liens étroits ont déjà été tissés avec le berceau d'origine des Rroms. 2018,  sera l'occasion de retracer ce long exil, par des manifestations tout au long de l'année;  des expositions, des conférences, des séminaires et présenter une vraie  Histoire des Rroms au-delà de tous les clichés et de tous les stéréotypes.

Discours de bienvenue de l'ex-Premier ministre indien Mme Indira Ghandi, le 29 octobre 1983, lors de l'inauguration du deuxième festival international des Rroms à Chandigarh, Inde.

Monsieur le Gouverneur, Monsieur Sait Balić, Monsieur Rishi, distingués invités et chers amis rroms:

Bienvenue au peuple rrom à Baro Than. Certains d'entre nous se sont déjà rencontrés et d'autres sont de nouveaux visages mais tous sont ici dans un même esprit d'amitié. Pourquoi suis-je ici ? Parce que je ressens un lien de parenté avec les Rroms. J'ai toujours admiré leur amour de l'aventure, leur proximité avec la nature et surtout leur courage et leur résilience.

Des Rroms éminents de différents pays sont avec nous aujourd'hui et, à travers eux, le festival contribuera au renforcement des liens déjà profondément enracinés entre les Rroms et leurs frères et sœurs indiens.

Il y a 15 millions de Rroms répartis dans le monde entier. Leur histoire est une histoire de peines et de souffrance. Mais c'est aussi une autre histoire : celle du triomphe de l'esprit humain sur l'adversité. Les persécutions que les Rroms ont affrontées avec tant de courage pendant près de mille ans, marquée de notre temps par la folie génocidaire d'Hitler, fait d'eux un exemple de courage et d'endurance. Ces qualités sont aussi associées à l'Inde, qu'ils considèrent comme leur foyer d'origine.

Les Rroms d'aujourd'hui conservent leur identité et l'ont même revivifiée. Mais ils se sont bien intégrés également dans les sociétés où ils vivent aujourd'hui et ils sont une chance pour les pays auxquels ils appartiennent actuellement, car ils leur apportent couleur et spontanéité, mais aussi un goût ineffable pour la vie.

Les divers peuples leur ont donné des noms différents mais les Rroms sont une communauté internationale dans le vrai sens du terme et ils sont donc un peuple qui convient idéalement pour contribuer à la compréhension internationale et à la paix dans le monde. Après leur premier Congrès mondial à Londres en 1971, ils sont devenus de plus en plus conscients de leur identité spécifique et de leur rôle particulier.

La musique fait partie intégrante de leur être et elle a puissamment contribué au développement des traditions musicales de l'Orient comme de l'Occident. Mais les talents des Rroms sont variés. Ils imprègnent chaque facette de la vie. Durant de longues années, les préjugés et la persécution ont dissimulé leur culture et très longtemps ils n'ont pu avoir accès à la reconnaissance et au respect qui leur étaient dus. La qualité de cette culture est maintenant acclamée. C'est le monde entier qui y gagne. Avec la soif actuelle à la fois de nouvelles idées et d'héritages anciens, les aspects remarquables de la culture rromani vont toucher le cœur d'un public de plus en plus large.

Le dictionnaire multilingue rromani a permis de codifier leur langue et le semestriel "Rroma" a également aidé à sensibiliser les autres communautés à cette culture.

C'est une bonne chose que ce Festival se tienne ici, car le peuple rrom a une affinité avec ce pays. La culture rromani a à la fois imprégné et absorbé les patrimoines spécifiques de nombreux pays et peuples. Elle conserve aussi des souvenirs d'éléments de la civilisation indienne. Cet internationalisme représente une valeur particulière à notre époque.

L'Inde a pour sa part également souffert de l'ignominie de la servitude et de la myriade de maux qui l'accompagnent, mais elle est maintenant indépendante et relève la tête. Son immense trésor de sagesse antique est ouvert sur le monde, faisant partie du patrimoine commun de l'humanité. Les Rroms constituent une partie de ce trésor. Ils sont un exemple vivant de la capacité de l'humanité à surmonter les tourments. En Inde, nous avons toujours

été fiers de notre tradition culturelle grandiose et ininterrompue. Pourra-t-elle maintenant résister aux assauts terribles des temps modernes ?

Les Indiens soutiennent l'effort des Rroms dans l'enrichissement de la culture humaine, ces Rroms qui sont un exemple de nationalisme au sein de l'internationalisme, au- delà des préjugés, là où un grand cœur considère tous les humains comme une grande famille, vivant dans l'harmonie, la confiance et la paix.

Mes meilleurs vœux pour votre Festival et pour votre séjour en Inde.

 

Upre Rroma! Rroma Zindabad !! Sastipe !! (Longue ovation et acclamations du public)

Note : Le nom de l'Inde est Bharat, du nom du héros légendaire. et le mot a été compris par plusieurs militants rroms d'ex-Yougoslavie comme Baro Than "Grand Lieu"; Mme Gandhi en était informée – d'où ce clin-d'œil.

 

Paix à la mémoire de feue Indira Ghandi,  abattue le 31 octobre 1984,  soit presque jour pour jour, un an après ce discours.

 

PS Merci à Marcel Courthiade de m'avoir envoyé l'article.

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23/12/2017

2018 - Le millénaire Rrom de la sortie de l'Inde

7f9553b22e78f262275b6d56e640a94e.jpgLe 21 décembre 2018, la communauté Rrom de par le monde commémorera le millénaire de sa sortie de l'Inde.

Une occasion de rappeler tout au long de l’année que les Rroms ont une histoire, une origine, une langue et surtout une mémoire historique. La langue rromani a traversé, les pays, les continents, les siècles et elle demeure plus vivante que jamais parmi ses enfants qui continuent à la parler, de l’Orient à l’Europe, de l’Afrique à l’Amérique; une langue qui leur permet de continuer à communiquer entre eux indépendamment du pays où ils se trouvent.

Une occasion de comprendre que nous découvrons une culture riche, plurielle, mosaïque, une culture qui a traversé toute l’histoire et ses grandes épopées, partout où il y a un événement historique on trouvera un Rrom qui a su résister, se confondre, se fondre dans le conflit et ressortir plus fort que jamais dans ce qui le constitue, une identité inviolée jusqu’en 2018.

Une occasion de découvrir un peuple vu autrement que sous l’angle de l’étroit stéréotype des préjugés, de la confusion et de la stigmatisation,  parce que les Rroms peuvent donner des leçons au monde, le seul peuple qui ne s’est jamais battu et n’a jamais formé une armée, mais qui a su résister à toutes les guerres et à toutes les batailles et cela depuis 1000 ans. 

 

« Entre 1001 et 1027, Mahmoud lui-même, sultan de Ghazni (de 999 jusqu’à sa mort en 1030 attaqua 17 fois l’Inde, au cours de 17 raids, non pas pour conquérir de nouvelles terres, ni pour y porter une religion ou une politique nouvelle, comme il s’en vantait, mais seulement pour piller les richesses. Dans toutes les villes qu’il prenait, il abattait habituellement les hommes et souvent aussi les femmes, et systématique toute la population en représailles lorsque le roi local avait fui à l’annonce de son approche.

Il est très étonnant que, lorsqu’en décembre 1018 il attaqua et conquit la ville de Kannauj, que haut lieu de culture et d’économie, une ville étalée sur six kilomètres le long sur le Ganges. Non seulement les brāhmaṇes les plus instruits été appelés "de Kanyakubdja (de Kannauj)" mais la ville avaient atteint là-bas un niveau très élevé de ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie et les droits de l’homme tandis que la richesse économique en faisait de facto la capitale, le cœur du pays. et alors que le roi Rajpal avait fui à l’annonce de l’arrivée du sultan, il ne tua pas beaucoup de gens, mais au contraire conduisit la majorité d’entre eux jusqu’au Zaboulistan : 53.000 prisonniers de très haute qualification dans divers métiers (musique, théâtre, architecture, parfums, travail de l’or et de l’argent, stratégie etc.), à pied, enchaînés, jusqu’à Ghazni et pour créer une nouvelle dynastie, celle des Ghazneli ou Ghaznévides .

Ghazni devait devenir « la capitale du monde » et pour cela le sultan a épargné les prisonniers pour utiliser leur savoir-faire .

On lit souvent qu’il n’existe pas de sources sur la déportation des Rroms de Kannauj. Ce n’est pas vrai : on dispose d’environ 20 fragments arabes et persans soit sur ce sujet, soit sur le contexte global. Et il y a aussi d’autres éléments qui jettent de la lumière sur l’Histoire, d’abord il y a la langue rromani : comme l’a montré Ralph Turner en 1927, elle provient du segment médian de la plaine du Ganges, et sa forme ancienne était semble-t-il proche de la langue ancienne connue sous le nom de "prakrit śauraseni", lequel a donné naissance aux langues braj et awadhi – sur la base desquelles a été construite le hindi moderne. De nos jours, le rromani est une des langues le plus proches du sanscrit, plus encore que le hindi qui a intégré massivement des éléments persans.

Mais la source principale de nos connaissance est l’histoire de Mahmoud, telle que l’a écrite son secrétaire privé, Abu Naser al-’Utbi sous le titre de "Kitab al-Yamini" (Yamin ud-Daulah "bras droit de la dynastie, surnom affectueux que le calife de Bagdad avait donné à Mahmoud). Al-’Utbi décrit comment Mahmoud a pris la route pour Kannauj le 27 septembre 1018 avec 31.000 soldats, en abandonnant "la douceur du sommeil et le confort de sa demeure" et comment il est arrivé le 20 décembre devant la porte principale de Kannauj.

 

En un jour, le 21 décembre 1018, les musulmans ont tout détruit dans la cité, les sept forteresses qui la défendaient, ils se sont emparés des biens et ont capturé les habitants, pour les conduire à pied jusqu’au Zaboulistan à travers le dur hiver de 1018-1019.

Al-’Utbi rapporte dans son ouvrage sur l’Inde que parmi les déportés de Kannauj, il y avait des clairs et des sombres – ce qui peut expliquer les différences de teint entre Rroms aujourd’hui.

Un autre point est que parmi les prisonniers de Mahmoud étaient représentées de nombreuses professions et toutes les varṇa, depuis les prêtres (brāhmaṇes) jusqu’aux paysans et aux ouvriers (shudra), ainsi que beaucoup de gens à l’extérieur des varṇas : c’est la raison pour laquelle la langue rromani est encore vivante mille ans plus tard. Des groupes sociaux différents ont été pris dans la déportation – et on sait qu’une langue reste vivante plus longtemps lorsque les groupes qui la parlent sont socialement hétérogènes, ceci d’autant plus que parmi eux on rencontre des gens cultivés, conscients de la valeur de leur langue et de leur patrimoine culturel. Comme on peut le constater, les langues d’autres réfugiés meurent au bout de deux ou trois générations car les locuteurs ne voient dans leur langue que le côté pratique de la communication et rien d’autres, tandis que le rromani, jusqu’à aujourd’hui, mille ans après la sortie de l’Inde, reste très vivace et plein de force dans toute l’Europe et au-delà, en dehors d’elle.

Malheureusement (ou bien heureusement) les proto-Rroms, qui était surtout hindouistes, ou hindous – comme les appelaient péjorativement les musulmans, ne pouvait pas (ou ne voulait pas) faire ce que leur demandait Mahmoud le musulman. Il y avait des différences très importantes entre leurs cultures : parmi les proto-Rroms on avait au premier plan l’ahiṁsa (c’est-à-dire de ne pas tuer ni violenter les autres, de ne pas leur faire de mal) et le respect vis-à-vis des diverses religions et confessions, tandis que Mahmoud était un meurtrier impitoyable et qu’il voulait porter partout la religion musulmane – du moins telle était son discours. Alors quand il y a vu la contradiction, très rapidement il les a vendus aux riches seigneurs et commerçants du Khorassan (régions septentrionales de son royaume). Tout porte à croire en effet que très vite après 1018 (peut-être dans les années 1020-1030) Mahmoud Ghaznavi s’est děbarrassé de ces gens qu’il avait apportées de force de Kannauj, lorsqu’il a vu qu’ils n’exécutaient pas ce qu’il demandait d’eux."

C’est ainsi que commencera le lent exil des Rroms qui suivront des routes différentes mais tous originaires des bords du Gange, arrivés en Europe par l’Asie et le Bosphore.

Extrait du texte de Marcel Courthiade que je remercie au passage.

Enseignant de langue et civilisation rromani (INALCO) et commissaire aux droits linguistiques de l'Union rromani internationale, auteur d'une "Histoire des Rroms" qui retrace la longue épopée de la sortie de l'Inde du peuple rrom.

Le programme vous sera transmis au fur et à mesure de l’année 2018 .

 

 

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05/12/2017

Les poétesses du peuple Rrom - Combien de chants étouffés dans leurs gorges ?

1-2.jpgBien peu de gens savent  qu'au sein du peuple rrom, les femmes ont été parmi les premières à écrire et qu'elles sont aujourd'hui pratiquement les seules. Nous pourrons entendre en original rromani et traduction française cinq des principales auteures de ce peuple méconnu, dans un échange sur la position et le rôle de la femme dans la société rrom des quelques pays d'Europe représentés. Ce sera aussi l'occasion de présenter la modeste anthologie "Combien de chants étouffés dans leurs gorges ? – Voix féminines dans la poésie des Rroms" (plus de 50 textes de deux douzaines d'auteures) et de promouvoir le projet "Une voix en ligne pour la littérature rromani" qui permet d'écouter en ligne des centaines d'enregistrements littéraires avec le texte rromani et la traduction française (projet soutenu par le Ministère de la Culture et de la Communication – Direction générale à la langue française et aux langues de France).

 

Le foin

L’herbe a une senteur de foin

Le foin me transporte

Dans une délicieuse langueur

Au temps où je rêve

De rester toute la nuit

Pieds nus-cheveux défaits

Cachée dans un village

Perdu de la surface du monde

Mon Dieu, dans une couche de foin

 

Cette langueur je la connais bien

Elle brûle en moi

Chaque fois que l’été s’en va

Que je vois les brins d’herbe se faner

Entre les fleurs sauvages

Il m’appelle

Il m’attend au-delà du temps

Ce village pour la nuit

Là-bas dans les immenses rochers

Le foin en moi est souffrance

(…)

Pourquoi ne puis-je dormir

Pieds nus-cheveux défaits

Dans le foin qui me veut

Juste une nuit que je dorme là-bas

Là où l’herbe sent le foin.

 

Luminița Cioabă

écrivaine roumaine de langue rromani

 

 

Jeanne GAMONET (France – présente)
Jeta DUKA (Albanie – présente)
Luminiţa CIOABĂ (Roumanie – présentée par Ema Dei)
PAPÙŚA (Pologne [1910-1987] – présentée par Mireille Perrier)
Sali IBRAHIM (Bulgarie – présente)
Valeria YANISZEWA (Russie – à confirmer)
Modératrices: Diana KIRILOVA & CANDELA
Musique: Ismet JAŠAREVIĆ (Serbie – violon)


date lieu adresse heure
11 déc. Médiathèque Matéo Maximoff 59, rue de l'Ourcq 75019 Paris 19:00-21:00
12 déc. Hôtel de ville de Clichy-sous-Bois
(salle Charlotte Petit) Avenue Allende, près de la Place du 11 Novembre 1918 93390 Clichy 19:00-21:00
13 déc. Maison de la Poésie 157 Rue Saint-Martin 75003 Paris 18:00-20:00

 

1-2.jpg

 

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20/11/2017

GITANS DU NORD DE L'AFRIQUE

Gitan(1).jpg

 

Depuis la première projection en 2007, lors d’une soirée commune à « Traversées tziganes » et à « Made in Maroc », Luc Thiébaut a continué sa collecte de souvenirs et d’informations. Des cultures peu connues et souvent méprisées, une diversité qui fait   la richesse de la France, du Maghreb et de leur histoire commune.
 

Nous évoquerons : 

Tziganes et arabes dans le figure de l’ «Autre » ;

Les fondements algériens du concept de "nomades " dans la législation française ;

Gitans d’Egypte dans l’imaginaire européen et dans le cinéma égyptien ;

El Andalous et les Gitans;

Les Gitans du Maghreb sous la colonisation et dans la littérature  française ;

Les groupes sociaux perçues comme  gitans dans l’ Algérie d’aujourd’hui  

...

 

présenté par Maison de la Méditerranée

https://www.maisondelamediterraneerennes.com/m%C3%A9moire...

 

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14/05/2017

Les Gitans du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord

gawazi.jpgEn Afrique du Nord, il faut rappeler que ce ne sont ni des Juifs, ni des Berbères, ils ne parlent pas l’hébreu ni le tamazight bien qu’ils puissent avoir appris et l’un et l’autre et l’arabe, mais peut-être des Rroms ou pas du tout qui auraient appartenu véritablement à ces descendants d'origine indienne .

  Ils auraient quitté les rives de l’Indus ou le Sindh au XVème siècle pour venir par la route du Nord, jusqu’en Espagne, soit ils appartiennent à la toute première vague antécédente qui dès le X et XIème siècle avec les troupes Mongols, arriveront  par l’Afghanistan et l’Iran et que l’on voit vivre encore aujourd’hui dans tout le Moyen-Orient et appelés Doms parlant le Domari,(sans qu'on soit sûr de leur origine Rrom - la langue Domari est très éloignée du Romani)  une langue du sous-continent indien ou Nawars par les Arabes, terme qui fait référence au feu parce qu'autrefois ils étaient  forgerons et maréchal-ferrants.

Surnommés, Beni Adass en Algérie et devenus un terme péjoratif pour décrire tout nomade, certains venaient de Tunisie en 1962 et dont les femmes mendiantes et voyantes étaient surnommées en Algérie guezenettes. Il se pourrait aussi que ce soient des groupes exclus que l'on traitait de "Gitans" sans qu'ils le soient, en réalité.

On a identifié très tôt, les célèbres Ghawazi d’Egypte qui faillirent mettre en déroute l’armée de Napoléon, les soldats hypnotisés par ces danses orientales que l’on appellera ensuite la danse du ventre et dansées par ces femmes magnifiques dans les harems puis dans les lieux publics par la suite et lors de mariages ou de rituels religieux soufis, étonnamment encore autorisés lors des moulids  Un proverbe égyptien fait référence à ces danseuses "la vie est comme les Ghawazee, elles ne dansent qu'un instant pour chacun." mais elles ne se possèdent pas. 

A l’époque des pharaons, des danseuses sont déjà dessinées nues et arborant une ceinture autour de la taille, les Rroms y auraient importé les premiers chevaux. On les croyait alors venus d’Egypte, ce qui leur vaut l'appellation de Gitans (qui vient de l’Egypte) , puis Bohémiens parce que venus de Bohème, mais à l'origine, ils sont  tous de l’Inde et ce sont bien ces danseuses-là qui amèneront les castagnettes utilisées déjà par les Ghawazi d’Egypte que l’on croira espagnoles et l’art du tatouage qui se répandra dans tout l’Orient.

Les Rroms ou Doms  du Moyen-Orient et de l' Afrique du Nord nous sont peu connus. Ils ont suivi les grands courants, chassés par les guerres, la faim, les génocides, ils gardent tous ceux issus de la route du Nord et ceux issus de la route du Sud , les mêmes traditions, une langue rromani ou Domari en arrière-fond, des langues indiennes venues autrefois du Punjab et du Rajasthan , le goût pour les arts et la musique, le spectacle de rue, la voyance. Ces deux groupes sont distincts l'un de l'autre.

Partis plus tôt que leurs frères rroms de la route du Nord, on voit dès le XIème siècle déjà des Droms en Iran, les musiciens y sont invités en masse. Al Firdusi, philosophe et historien perse mentionne dans son livre des Rois, l’arrivée en 1010, de 12'000 musiciens rrom dans la cour du roi Bahrâm Djour et à sa demande.

Les Beni Addas d’Algérie ont souvent été confondus avec des tribus berbères, on les trouve encore, mais très peu,  à Oran ou à Constantine, ils pratiquent la voyance et des tours de magie dans les parcs ou dans la rue. Sont-ils pour autant des Rroms ?

Ibn Khâldoun, né à Tunis d’une famille originaire du Yémen et établie en Andalousie, comme Léon l’Africain décrivent déjà ces populations qui se distinguent par les arts et la musique et se différencient des autres tribus. Ibn Khâldoun premier sociologue de son temps et qui rédige « Une histoire des Berbères » réalise qu’un peuple proche mais différent existe proche des hilaliens et issus des Balkans.

Après la guerre d’Algérie, arrivés en nombre à Marseille, on les surnommera les gitans pied-noirs venus de Tunisie et d’Algérie. Dans le campement Fenouil, terrain qui accueillera de nombreux réfugiés, on réalise que certains "Rroms" (le sont-ils vraiment?) venus d’Algérie parlaient encore l’espagnol et dansaient le flamenco, une lignée qui a quitté l’Espagne et l’Inquisition, un pont existait déjà entre l ‘Andalousie maure et les pays d’Afrique du Nord, il suffit de voir le parcours d’Ibn Khâldoun.

En Syrie, les Doms ont fui la guerre et se sont réfugiés dans les pays voisins, parfois ils se disent seulement syriens pour ne pas être stigmatisés, au Kurdistan, ils se disent Kurdes et son appelés Qurbat, Zott en Iran, Ghorbat en Irak,  un groupe actif de Dom s'est établi à Jérusalem, mais un fin observateur connaissant la langue rromani, ou domari aura de la peine à reconnaître un lien étroit entre les deux,

Les Rroms du Moyen-Orient est un volet encore peu connu, tant on les a confondus avec des peuples nomades ou bédouins, ou berbères ou que sais-je encore. La recherche ne fait que commencer.

Mais comme partout, depuis toujours, depuis la nuit des temps, les Rroms ne se laissent pas dénombrer de manière précise, car quant on commence à les compter, ils savent qu’ils risquent de disparaître et que c'est le seul objectif du recensement. 

Combien de Gitans au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? Seuls eux  peuvent y répondre. Un chiffre de cinq millions a été avancé au Moyen-Orient avec une majorité en Syrie.

Sujet peu renseigné par des sources écrites, nous avons toutefois beaucoup de traces orales en Afrique du Nord qui doivent encore être vérifiées.  Donc continuez à témoigner de ce que vous savez selon la tradition orale. 

 

Pour ma part, j’ai croisé les voyantes alors que j’étais petite peut-être d'origine tsigane, sans preuve scientifique, en Tunisie et on ignorait qu’elles l’étaient, les attribuant à un groupe berbère, elles allaient d’une maison à l’autre dire la bonne aventure en lisant les lignes de la main. Elles sortaient toujours d’un air mystérieux de leur sein un sachet rempli d’herbes magiques pour envoûter ou enlever le mal. Tous les matins, une « degezze » s’arrêtait devant mon portail et j’adorai la regarder, elle tenait pour moi du mystère et nourrissait tout mon imaginaire.

En Egypte, j’ai pu voir les Ghawazi danser dans des cabarets, je n’avais jamais vu un tel spectacle et ce fut la première et la dernière fois. Je pense que les Islamistes ont fait le reste du travail et les effacer du paysage égyptien.

En Italie, dans les camps rroms, j’ai identifié un groupe familial de  personnes qui auraient pu être des gitans d’Algérie qui parlaient, le rromani (ils l'auraient peut-être appris dans le camp avec des vrais Rroms)   l’arabe, le français et l’italien, ils faisaient du café à l’oriental assis sur des tapis en écoutant Om Kalthoum. J'étais stupéfaite de découvrir qu'il y aurait pu avoir des Rroms d'Algérie dans un camp italien, tous d’une beauté saisissante et j'ignorai même que des Rroms auraient pu se trouver en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient.

Il est trop tôt pour affirmer de façon sûre quoi que ce soit, il y a une probabilité qui reste à être démontrée, d'une présence Rrom en Afrique du Nord (il aurait pu être évident qu'ils auraient fui l'Inquisition comme les Juifs, eux-mêmes pourchassés) au Moyen-Orient, idem, ils suivaient les routes de l'exil, au fur et à mesure des siècles sur les 1000 ans, depuis leur sortie de l'Inde en 1018.

 

Les Banat Mazin de Luxor, les dernières Ghawazi (1967)


3u-Massin sisters, Luxor, Egypt--some of the last performing Ghawazee.jpg

 

 

THE ROMANI TRAIL  

https://www.youtube.com/watch?v=OqgjYybGllY


 

Nawar de Jordanie


 

El gitana del desierto 

 

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06/05/2017

Personne de chez nous ne doit voter pour cette femme !

"Mes bons Manouches et Voyageurs, Ma bonne famille, personne de chez nous ne doit voter pour cette femme !" Appel aux siens de Niki Lorier, 100 ans, survivant du Génocide !

En magnifique langue Manouche sous-titrée !

Ecoutez-le bien ! 

"Je ne veux plus que cela arrive

Vous êtes des gens d'honneur et nous restons des gens d'honneur. 

 


 

Ounen romené Sinté Kané miro dat o Niki ilo 100 berch pouro und bis kané nor ilo i tchatcho morch. Mer am a lota pal lesté. Katé an o valché und an i Europa o nazi kamélé glane té vel. Mer mouka men ga té krel und kouramen té djala poudega ! Kané chounen miro pral und mo dat ap kaï vidéo.

 

EDERLEZI de GORAN BREGOVIC pour la Saint-Georges le 6 mai, fête des Rroms des Balkans :
podcast

 

Sa o Rroma babo òro khelèna
Òro khelèna, dive kerèna
Sa o Rroma daj!e
Sa o Rroma babo babo
Sa o Roma o daje
Sa o Roma babo babo
Ederlezi, Ederlezi
Sa o Rroma daj!e

Sa o Rroma babo, e bakren ćhinèna
A me ćorro, dural beśàva

Rromano dive, amaro dive
Amaro dive, Ederlezi

Av te ane, babo, amenqe bakro
Sa o Rroma babo, bakren ćhinèna
Sa o Rroma babo babo
Sa o Rroma o daj!e
Sa o Rroma babo babo
Ederlezi, Ederlezi
Sa o Rroma daj!e

 

Tous les Rroms dansent la ronde
Ils dansent la ronde, ils font la fête
Tous les Rroms, maman
Tous les Rroms, papa, papa
Tous les Rroms, ô maman
Tous les Rroms, papa, papa
Ederlezi, Ederlezi
Tous les Rroms, maman

Tous les Rroms, papa, sacrifient l'agneau
Et moi, pauvre de moi, je reste à l'écart
Le jour des Rroms, notre jour
Notre jour, Ederlezi

Viens nous apporter, Papa, un agneau
Tous les Rroms, papa, sacrifient l'agneau
Tous les Rroms, papa, papa
Tous les Rroms, ô maman
Tous les Rroms, papa, papa
Ederlezi, Ederlezi
Tous les Rroms, maman

 

All my friends are dancing in a ring
Dancing in a ring, celebrating
All the Rroms, mommy
All the Rroms, dad, dad
All the Rroms, oh mommy
All the Rroms, dad, dad
Ederlezi, Ederlezi
All the Rroms, mommy

 

All the Roma, dad, slaughter lambs
But me, poor, I am sitting apart
Rromani day, our day
Our day, Ederlezi

Come and bring, Dad, a lamb for us
All the Rroms, dad, slaughter lambs
All the Rroms, dad, dad
All the Rroms, oh mommy
All the Rroms, dad, dad
Ederlezi, Ederlezi
All the Rroms, mommy

 

 

 

 

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30/04/2017

Les Rroms de Colombie à l'épreuve de la paix

DSC00502.JPGBogota- Un Rrom représentant de sa Kumpania (patrigroupe familial), -  ils sont une dizaine venus de tous le pays - ,  se lève devant les membres du Ministère de l’intérieur colombien  et les interpelle, la séance qui se déroule dans une salle de réunion d'hôtel, a pour but d'écouter les revendications des Rroms dans le cadre du processus de paix signée à Cuba, à la Havane  avec les FARC et de sa mise en pratique. Une paix tirée au forceps et pour laquelle de nombreux Colombiens interrogés trouvent que les négociations ont été mauvaises, mais que mieux  vaut  mettre le poing dans sa poche pour les générations futures et offrir la paix à leurs enfants malgré la douleur des morts et des déplacés. 

Pour les Rroms, c'est la première opportunité historique  de sortir de l'ombre, les accords de paix prévoyant une place pour les indigènes dont les Rroms et leurs droits entiers, sans exclusion et sans discrimination avec une reconnaissance totale de leurs spécificités. Ils ne veulent pas manquer le train en marche. 

Le chef  interroge la délégation gouvernementale colombienne : 

"Que savez-vous de la culture rrom, que savez-vous de notre langue ?  Que savez-vous de nous, on n’a jamais existé à vos yeux. Combien sommes-nous, le savez-vous ? Pour vous,  nous sommes un peuple invisible, nous sommes le peuple de l'ombre" . En face, profond silence ! 

Avec les accords de paix et la mise en place d’un processus rapide d'implémentation des accords et  de leur mise en oeuvre gouvernementale appelée “Fast track” et qui met fin à plus d'un demi-siècle de conflit armé, les Rroms de Colombie ont décidé de sortir de leur statut d’invisibles et d’entrer dans l’Histoire par la grande porte. La tâche est grande tant ils sont peu connus. On en recense plus de 4'000 en Colombie, six millions en Amérique latine. 

Consultation politique, reconnaissance de leur statut de groupe ethnique par la création d’une circonscription qui leur serait propre, la 17ème sur les 16 autres qui regroupent des réalités territoriales spécifiques, le peuple itinérant ne veut pas rentrer dans cette logique administrative qui ne leur correspond en rien. Etre associés sans distinction aux autres groupes ethniques leur paraît impossible.

DSC00505.JPGDroit à l’éducation, droit à la santé, droit à la reconnaissance de leur identité propre, de leur langue, de leurs coutumes. Ils expliquent comment ils ont vécu le conflit armé, les déplacés, les assassinats, même invisibles, ils ont été frappés de plein fouet, et eux aussi, comptent  leurs morts et leurs disparus. L'homme qui est assis à côté de moi, raconte, la voix étranglée,  la disparition de son frère et de toute sa famille sauvagement assassinés dans leur finca. Quelles réparations jusque-là ?  L'Unité des Victimes, n'a même pas pris sa demande en considération.

Ils demandent aux representant du gouvernement de pouvoir participer aux discussions à la Havane qui se tiendront prochainement pour défendre la paix, eux qui ont toujours été un peuple de paix, ils veulent s’assurer d’être associés aux discussions et non plus rester les exclus, les rejetés, les laissés-pour compte.

A la commission nationale du dialogue du peuple Rrom, organe de consultation des Rroms, les femmes y sont très présentes, elles parlent tantôt en romanès,  tantôt en espagnol. 

Invisibles pour la Colombie mais aussi pour le reste du monde. Aujourd’hui, on dénombre plus de 6 millions de Rroms en Amérique latine. Les premiers débarqués en Colombie, sont arrivés lors du troisième voyage de Christoph Colomb vers le Nouveau Monde, en 1498. Embarqués de force, ou clandestins fuyant l’Espagne, interdits d’y mener leur mode de vie sous menace d’emprisonnement, fuyant l’esclavage en Valachie, fuyant le nazisme, les Rroms sont arrivés par vagues successives  au cours des siècles.

En Colombie, pour la première fois, ils veulent eux aussi participer à  la construction de cette nouvelle ère porteuse de paix, ils veulent devenir acteurs de leur vie et prendre ce tournant historique. Il leur aura fallu attendre six siècles pour passer de l’ombre à  la lumière. 

Baxt tai sastimos

Les femmes, intellectuelles engagées et Rroms prennent la parole 

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A lire

Les droits spécifiques des minorités ethniques et culturelles dans l’Accord de paix entre les FARC-EP et le Gouvernement colombien du 24 août 2016
Droits des minorités (Colombie)

https://revdh.revues.org/2526

27/04/2017

L'odyssée des Rroms de Colombie

5844329.image_.jpg"Sont passés et passent encore en Inde quelques gitans et vagabonds, qui utilisent leurs coutumes, leur langue, et continuent à vivre de manière déconcertante parmi les Indiens, qu'il est facile d'influencer par leur simplicité naturelle et qui dans ces royaumes de Castille (sur laquelle notre justice ne parvient pas à effacer les dégâts qu'ils causent) sont si préjudiciables qu'il est nécessaire qu'en Inde, à ces grandes distances, que ce soit ce peuple ou d'autres, qui parviennent à couvrir ou dissimuler des vols, d'appliquer le moyen le plus efficace pour combattre un contact si pernicieux avec des gens si mal inclinés. Envoyons aux vice-rois, présidents, gouverneurs et à nos juges et prévenons-les avec le plus grand soin que nous les informons que nous connaissons véritablement la présence dans les provinces, de Gitans, ou vagabonds paresseux et sans emploi, qui pratiquent leurs coutumes, parlent leur langue, professent leur art et leurs mauvais traitements, volent et font de la magie, puis envoyons ceci dans les royaumes, qu'on les ramène sur les premiers navires avec leur femme, enfants et domestiques et qu'ils n'aient plus aucune raison , sous aucun prétexte de revenir en Inde, ou dans les îles adjacentes."

Loi approuvée par Felipe II en Elvas, le 11 février 1581

Arrivés après maints exploits en Amérique latine lors du troisième voyage de Christoph Colomb, malgré les navires encalminés, après avoir échappés aux corsaires, à la faim, à la maladie, à la soif, les Rrom posent les pieds sur le sol sud-américain, un 13 juillet 1498.
Les conquistadores confondirent d'abord le Nouveau Monde avec l'Inde et ce continent qu'ils voulaient peupler à tout prix, les fit craindre que des Rroms puissent exercer une mauvaise influence sur ces Indiens en voie de conversion forcée et réduits à l'esclavage et leurs efforts d'imposer "leur civilisation" réduits à néant.

D'abord expulsés et emmenés vers le Nouveau Monde, les voilà donc interdits et menacés d'être ramenés en Espagne. Les Gitans s'enfoncent alors dans les terres pour échapper au décret qui menace de les ramener dans ce royaume où l'Inquisition continue à frapper les innocents. Ils deviennent par conséquent invisibles, une invisibilité qui a perduré tout au long des siècles et qui s'étend jusqu'à aujourd'hui sous d'autres formes.

Initialement venus de l'Inde au XVème siècle de la région du Pundjab et Sindh (Pakistan), ils fuyeront d'abord l'invasion violente de l'Islam en se déplaçant vers l'ouest du pays, - ce sont des castes d'artisans originaires depuis des milliers d'années de la rive orientale de l'Indus- , les conquêtes mongoles les pousseront à nouveau plus loin, vers l'Europe cette fois-çi où leur art et savoir-faire sont accueillis à bras ouverts dans une Europe encore moyenâgeuse.

Les Rroms de Colombie continuent à parler leur langue d'origine, le Romanès dont les racines sont le sanskrit et à notre plus grande surprise, on les voit continuer à fabriquer entre autres objets en cuivre, des samovars, un savoir-faire transmis de père en fils et ce depuis les rives orientales de l'Indus.

samovar.pngOn recense plus de 4'000 Rroms en Colombie, plus de 6 millions en Amérique latine, une majorité au Brésil. Les traditions sont restées bien ancrées, les enfants apprennent en plus de la langue du pays dans lequel ils vivent, la langue de leurs ancêtres et les artisans continuent à fabriquer ces objets en cuivre qui se vendent sur les marchés comme des objets d'art tant ils sont d'une facture parfaite. Un art transmis d'une génération à l'autre.

 

 

 

 

Le drapeau des Rrom proche de celui de l'Inde , une roue dans les deux cas.

DRAPEAU RROM

La roue rouge, chakra, avec 16 rayons

280px-Flag_of_the_Romani_people.svg.png

DRAPEAU INDIEN

Au centre Chakra d'Ashoka , une roue bleue avec  vingt-quatre rayons.

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A lire

Les droits spécifiques des minorités ethniques et culturelles dans l’Accord de paix entre les FARC-EP et le Gouvernement colombien du 24 août 2016
Droits des minorités (Colombie)

https://revdh.revues.org/2526

19:00 | Tags : rrom de colombie, gitans de colombie | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |